Critique de film
Les Habitants

Des années après, je reste encore bouleversé en repensant à la trilogie paysanne de Raymond Depardon (Profils paysans). De 1998 (L’approche) à 2008 (La Vie moderne, prix Louis-Delluc), il est parti sur les routes, à la rencontre de paysans, dans leurs fermes, saisissant avec la plus grande délicatesse l’âme d’un monde rural qui tentait de survivre. La caméra, discrète et bienveillante, élevait ces « taiseux » magnifiques au rang de personnages de cinéma. Et c’était merveilleux. Le dispositif (minimaliste) est différent, le ton est différent (la mélancolie cède le plus souvent la place à la franche comédie), mais c’est le même regard que Raymond Depardon pose sur ces « habitants », des hommes et des femmes croisés sur les routes de France, du nord au sud, de Charleville-Mézières à Nice, de Sète à Cherbourg. Dans un cadre contraint (une caravane), il laisse se déployer la parole, les accents, les attitudes de ces anonymes qui dévoilent en toute liberté des « bouts de leur vie ». Leur intimité, leurs peurs, leurs désirs, leurs doutes, leurs espoirs. Qui sont aussi les nôtres… A la manière d’un photographe, Raymond Depardon capte un instantané de la société. Celle des « oubliés », de ceux qu’on ne voit pas habituellement. Instantané auquel la circulation de la parole, fluide, drôle, vivante, impulse le mouvement.

Un instantané subjectif et rare de la société

Une image DANS la France, plus qu’une image DE la France. Avec Les Habitants, Raymond Depardon poursuit son travail de photographe en l’appliquant au cinéma. D’abord par son dispositif minimaliste. Radical, d’une certaine manière. L’idée lui est venue de donner la parole aux Français suite aux attentats de Charlie Hebdo en janvier 2015. D’une frustration aussi : celle de ne pas avoir pu capter la parole lors de son Journal de France, périple photographique mené de 2004 à 2010. Il a donc décidé de repartir sur les routes de France, muni d’une caravane (pour décor) et d’une caméra, à la rencontre de ces Français que l’on ne voit finalement presque jamais, ceux des villes moyennes, ceux qui ont encore du temps à donner. Une demi-heure pour poursuivre, dans sa caravane, leur conversation surprise au détour d’une rue. Des « couples » divers (parent-enfant, amis, vrais couples, personnes âgées, adolescents…) qui se livrent en toute liberté et exposent leurs préoccupations, leurs peurs, leurs enthousiasmes. Chacun déploie sa langue, son langage, son accent, ses attitudes. La parole circule, fluide, drôle, vivante, et impulse une incroyable vitalité au film.

Une « unité de regard » qui crée du lien

Deux anonymes qui discutent en face-à-face, filmés de profil en plan fixe. Derrière eux, une fenêtre sur la vie extérieure, celle qu’ils ont quittée l’espace d’un instant et qu’ils retrouveront quelques minutes plus tard. Par quel miracle un dispositif aussi minimaliste peut-il produire un moment de cinéma magique ? Comme toujours au cinéma, tout est d’abord affaire de regard. Parce qu’il ne faut pas s’y tromper. Derrière l’apparente neutralité du dispositif, il y a un regard, il y a des choix. Au total, le cinéaste a filmé 90 « couples ». Il n’en a retenu que 26. Des conversations enregistrées, il n’en a conservé que des fragments, fragiles, percutants, anodins, absurdes parfois, drôles souvent, fugaces comme peut l’être la vie. Raymond Depardon parle d’ailleurs d’« unité de regard » pour expliquer sa démarche. Cette « unité » est la grande force du film. Elle réunit ses personnages dans un sentiment d’appartenance à une communauté. Elle relie ces « habitants » entre eux. Elle nous relie aussi à eux. Et c’est peut-être ça qui bouleverse plus que tout. Nous, c’est eux ; eux, c’est nous.

Acteurs de nos vies, « habitants » dans la France

« Trop de sentiment, bébé ! » ; « C’est compliqué de dormir avec quelqu’un, ça fait du bruit, ça bouge, et moi, ça me met les nerfs ! »… Une conversation surréaliste entre deux amies sur la religion, une autre sur l’avortement qui l’est tout autant, un couple qui s’apprête à avoir un enfant, un autre mal assorti, la solitude d’une mère, des enfants qui grandissent, on parle beaucoup d’amour, de liens qui se créent ou s’étiolent… C’est parfois grave, parfois douloureux, mais la sincérité des mots et la simplicité du dispositif emportent tout. C’est réel, c’est palpable, c’est la vie. On rit souvent, mais on ne rit pas d’eux, on rit avec eux. Car nous sommes tous les personnages de Raymond Depardon, acteurs de nos vies, « habitants » dans la France.

Réalisateur : Raymond Depardon

Acteurs : (Indisponible)

Durée : 1h24

Date de sortie FR : 27-04-2016
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Gouzannet
02 Octobre 2016 à 15h21

Bonjour, je découvre votre site, intéressant. J'ai lu que vous n'avez pas aimé le doc Free to run de Pierre Morath... pas forcément d'accord ! Mais, sans pour autant me lancer dans une critique du film Les habitants de Depardon... en quelque mot c'est le film le plus fainéant que j'ai pu voir pour l'instant en 2016. Bien à vous. Eric G
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Critique mise en ligne le 28 Avril 2016

AUTEUR
Guillaume Saki
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