Critique de film
Les Ardennes

Attention, film choc : puissant, tripant, viscéral ! Variation autour de la figure classique du triangle amoureux, le premier film de Robin Pront est un polar sombre, brutal, d’une tension extrême, qui commence en chronique sociale de la délinquance anversoise pour se terminer en pur film de genre, explosion de violence dans la forêt ardennaise mâtinée d’une dose non négligeable d’un humour très noir digne des frères Coen. Les Ardennes est surtout construit comme une tragédie du mensonge et du non-dit, fortement influencée, mais qui développe une voix originale par son usage parfaitement maîtrisé du langage cinématographique (cadrages, ellipses, musique…), sa capacité à mêler les genres et son utilisation du corps (présent/absent) comme moteur de la fiction.

Un corps qui tombe. Indéfini. Au ralenti. Et termine sa chute en une brutale explosion au fond d’une piscine. En une image, en un plan, Robin Pront dit déjà tout. Le calme et la tempête, le silence et la fureur. Puissance d’évocation d’un cinéaste dont on n’a pas fini d’entendre parler. En une ouverture magistrale de deux minutes chrono, au découpage très précis, il plante le décor, les personnages, l’atmosphère. À la suite d’un cambriolage qui tourne mal, Dave (Jeroen Perceval) parvient à s’enfuir, mais abandonne derrière lui son frère, Kenny (Kevin Janssens). À sa sortie de prison, quatre ans plus tard, Kenny, au tempérament impulsif et violent, est obsédé par l’idée de retrouver Sylvie (Veerle Baetens), son ex-petite amie. Ce qu’il ne sait pas, c’est que Dave et Sylvie sont tombés amoureux en son absence et n’aspirent désormais qu’à une vie bien rangée… Tous les ingrédients de la tragédie sont là, ne reste plus qu’à les assembler.

Cette tragédie, Robin Pront la situe d’abord dans un cadre social précis qui enferme les personnages (on a presque le sentiment d’un huis-clos). Dave et Sylvie essaient de se sortir de leur condition, de la délinquance et des addictions, mais le retour de Kenny entrave leur reconstruction. La confrontation entre les deux frères (on pense à James Gray) semble soumise aux codes du milieu dans lequel ils ont vécu, en particulier par la difficulté à exprimer ses émotions. Cette pudeur, cette complexité du lien intime, Robin Pront la retranscrit formellement à travers de nombreux plans vus derrière des vitres (rétroviseur, fenêtres…). Ces non-dits (beaucoup de scènes silencieuses entre les deux frères) sont évidemment aux fondements de la tragédie qui se met en place. Et Jeroen Perceval, acteur magnétique, est un bloc physique de nervosité et d’émotions refoulées. La puissance de son jeu passe par le corps et le regard, bien plus que par les mots. Ce langage des corps est d’ailleurs une des marques de fabrique de ce nouveau cinéma flamand (Bullhead). Face à lui, Kenny, à l’opposé, est un bloc d’impulsivité. La mise en scène élégante de Robin Pront prend son temps, mais installe une tension permanente par la situation décrite, les réactions imprévisibles de Kenny et l’utilisation ponctuelle d’une musique techno assourdissante.

Après cette première partie asphyxiante, anxiogène, Robin Pront élargit le cadre en quittant Anvers pour la forêt des Ardennes. Mais l’air s’y fait plus irrespirable encore. Le polar social se mue alors en un vrai film de genre, nerveux, haletant, violent, à la tension d’autant plus palpable que les personnages ont été parfaitement caractérisés depuis le début. Comme chez Jérémy Saulnier (Green Room), Robin Pront appuie son récit sur des bases solides. Il sait bien que c’est l’attachement maximal aux personnages qui conditionne la puissance de son histoire. Il montre surtout à quel point il est un formidable conteur d’histoires, aux influences multiples et parfaitement assimilées, de Scorsese pour la violence virtuose et chorégraphiée, ce mélange d’intimisme et de puissance, aux frères Coen pour l’instillation d’un humour très noir avec la rencontre de deux personnages complètement déjantés ou l’apparition inopinée de dangereuses autruches… Robin Pront appartient à cette nouvelle génération de réalisateurs de films noirs (il cite aussi Jérémy Saulnier comme influence esthétique…) qui parviennent à mêler les genres et les tons avec une facilité déconcertante, à injecter de l’humour au milieu de l’horreur, et surtout à dire beaucoup en peu de temps (formes ultra courtes : 1h30). Un côté brut, direct, impulsif, une volonté d’aller à l’essentiel, à l’essence même des personnages, de ce qui les ronge. Robin Pront fait d’ailleurs preuve d’un sens de l’ellipse (ce qui reste caché au spectateur) absolument remarquable.

On ne peut que regretter qu’un film aussi puissant et réussi n’ait pu bénéficier d’une visibilité maximale lors de sa sortie (pas d’exposition dans un gros festival). A nous désormais de le faire vivre en salles !

Durée : 1h33

Date de sortie FR : 13-04-2016
Date de sortie BE : 14-10-2015
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 09 Mai 2016

AUTEUR
Guillaume Saki
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