Critique de film
Les Amants de Caracas

Pour son premier long-métrage, Lorenzo Vigas fait de la capitale vénézuélienne l'âme de sa tragédie. C'est avec une finesse aux angles brutaux que le réalisateur dessine la relation inattendue entre Armando, un homme d'âge mûr endormi par sa solitude, et Elder, un jeune fougueux à la naïveté tâchée. Les Amants de Caracas, ce sont eux. Sous nos yeux, ils vont s'aimer en silence et pour cela, se faire violence dans une bulle de communication douloureuse. 

Passion mutique 

Les Amants de Caracas est un film tremblant de passion. Le réalisateur filme une rencontre, un désir qui change sans cesse de camp, une impossibilité de simplicité : le tout de façon orageuse et crue. L'auréole de ce désir longtemps inassouvi est baignée dans une matière silencieuse. Pendant que la ville étourdit par sa rumeur, ses voitures, son air étouffant, les amants eux, économisent leurs échanges, comme si chaque mot était précieux. La valeur du langage n'est pas orale, elle est corporelle. La passion fait briller les yeux, le rejet stimule la force dans les poings de Elder, le regret couler des larmes, paillettes discrètes sur les joues de Armando. Dans cette finesse scénaristique se pose la première puissance des Amants de Caracas qui fait, dès les premiers instants, de la subtilité son allié. Le silence qui s'impose dans cet amour se crée aussi comme réponse aux menaces de la société, qui opprime toujours les homosexuels. 

Le mutisme domptant la relation des deux amants, lié à leurs souffrances passées, s'inscrit dans un aspect père-fils assumé. Les deux hommes n'ont pu pardonner leurs pères, alors, l'autre peut-il combler ce vide ?

Une entité face à l'extérieur 

L'absence de communication est la caractéristique première du personnage d'Armando. Blessé par un père dans un passé voilé, il s'apparente à un fantôme, à la mécanique de vie monotone, aux habitudes presque funèbres. Le calme soporifique avec lequel il régit sa vie finit par irriter, gêner. Très souvent filmé de dos, face à une ville à l'énergie suffocante, l'acteur est sans cesse mis en opposition avec l'extérieur, avec le tourbillon de vie qui l'entoure. On entend aussi les pas du comédien résonner, comme si il était seul au monde. C'est avec maîtrise que Lorenzo Vigas se sert de l'espace pour mettre en scène la solitude, l'incapacité de communiquer de son personnage principal. Alfredo Castro incarne cette aridité sociale avec une impassibilité qui sculpte ses traits faciaux : étonnamment, une douceur se mêle à un calme dérangeant. 

Du soleil dans la bulle 

La froideur initiale des Amants de Caracas est terrassée par l'entrée en scène du personnage d'Elder, joué par le jeune Luis Silva, fier du haut de ses dix-neuf ans. C'est avec une violence brûlante qu'Elder repousse celui qui le convoite, en attisant les braises d'une passion naissante. Le réalisateur décortique avec distance comment la fougue rencontre une ombre de vie, comment l'animosité apaise la tristesse d'un cœur vide, comment le feu fait fondre la glace. Elder est un orage brutal puis un soleil, qui exerce ses pouvoirs de résurrection sur Armando. La bulle est maintenant habitée par deux personnes, qui se donnent la force de continuer l'un l'autre. L'intensité complexe de la relation des deux amants trouble, émeut, serre la gorge et se filme sans tabou, avec une liberté décomplexée : celle des premiers films … 

Les Amants de Caracas est une tragédie amoureuse marquante, gracieusement déchirante et froidement sociale. Lorenzo Vigas, cupidon des âmes solitaires, fait vivre un amour à deux entités qui ne savent plus comment aimer. Sans jugement, il nous offre la douleur de « mal » aimer à contempler, et le résultat n'en est que plus beau.

Réalisateur : Lorenzo Vigas

Acteurs : Alfredo Castro, Luis Silva, Alí Rondon

Durée : 1h33

Date de sortie FR : 04-05-2016
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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missfujii
14 Mai 2016 à 10h57

Je ne pense pas qu'Armando, soit tombé amoureux de Elder. Pour moi, c'est un pervers qui a manipulé le jeune homme en utilisant l'affectif, pour arriver à sa fin machiavélique. Une fin à laquelle on ne s'attend pas et qui fait que c'est un très bon film, qui ne laissera personne indifférent dans un sens comme dans l'autre !
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Critique mise en ligne le 18 Avril 2016

AUTEUR
Alice Carlos
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