Critique de film
Le Mépris

Le film filme le film. Une voix entonne d’un air mélancolique, la distribution du métrage. La musique de Georges Delerue – certainement l’une des plus belles partitions écrites pour le cinéma – sublime la passivité de cette scène d’ouverture. Dès lors, l’émotion est palpable. En quelques mètres de pellicule, Godard nous a plongé dans son univers duquel on ne peut que sortir l’intellect pétillant et les larmes aux yeux. En effet, Godard fait partie de ces trop rares cinéastes qui arrivent à amener une émotion purement cinématographique tout en gardant le recul nécessaire à la compréhension de son matériau qu’il triture avec tant de génie.

La scène suivante, tout le monde la connaît, tout le monde l’a vue ou entendue. Brigitte Bardot nue, allongée dans un lit nappé de bleu, de blanc, de rouge, de sentiments, demande à son mari s’il l’aime. Question à laquelle Piccoli répond avec les mots et la poésie de Godard : « Je t’aime totalement, tendrement, tragiquement ».

Alors Le mépris, c’est quoi ? C’est un monument du cinéma. Un chef d’œuvre impérissable. C’est un régal de cinéphile. Un poème presque rimbaldien. Une réflexion sur le cinéma, sur la vie, la mort, l’amour. C’est l’histoire de Paul Javal (Michel Piccoli) scénariste, dont le couple va être mis à mal par la vie, par un incident anodin, par le monde du cinéma qui pourrit jusqu’aux hommes les plus intègres.

Michel Piccoli a le don de bouleverser d’un regard, d’une parole. Tandis que l’image de sa compagne aux initiales B.B. est magnifiquement utilisée par J-L G pour sa mine boudeuse et ses chevilles, ses jambes, ses cheveux, ses fesses, ses seins, que l’on aime… ou qui énervent. Elle est statufiée au même titre que les déesses de l’olympe filmées avec tant de grandiloquence à travers les yeux du cinéaste suisse. Dans cette idée Godard associe chacun des ses personnages aux dieux grecques tissant ainsi un lien entre son film et l’odyssée que Lang met en scène. Sublime mise en abîme du 7ème art.

Le film est aussi une satire du cinéma et des concessions artistiques qu’il comporte. Cinéma qui selon l’optimisme légendaire du cinéaste court droit à sa chute. L’histoire prouvera qu’il jouira d’encore quelques années de répit. En effet, Godard, par ses cadrages, insère une réflexion sur la télévision et se moque ouvertement des producteurs et de leurs lubies financières. Il se met dans la peau du personnage de Fritz Lang, cinéaste, capable de tous les sacrifices pour sauver l’intégrité artistique de son œuvre. Le réalisateur intègre aussi dans son film une réflexion sur les fantaisies imposées par la production. On se souvient de la colère des producteurs américains à la vue du final cut de Godard ne contenant aucune scène de nu, malgré la présence de Bardot au casting. En réponse à cela, le metteur en scène tournera de nouvelles scènes qu’il glissera au début, au milieu et à la fin du métrage, comme un doigt tendu à tous les financiers de cet art des plus contradictoires. On peut y voir une déclaration d’amour aux cinéastes qui ont influencés la carrière du « jeune turc » suisse : Fritz Lang, Alfred Hitchcock, Howard Hawks, Nicholas Ray… Ces grands noms qui ont su concilier leur intégrité artistique et les demandes des studios.

Certaines scènes - à l’esthétique renversante par leur géométrie et le travail sur les couleurs de Raoul Coutard – ont marqué le cinéma à jamais. On pense entre autre à un véritable ballet de sentiments dans un appartement à la déco minimaliste. Les acteurs y dansent avec leur corps comme avec les mots de Godard. Par impossibilité d’habiter le même cadre, ils se fuient à travers les pièces et traversent les portes sans fenêtres. Le réalisateur brille par son utilisation de l’espace et de la géométrie du plan. Les lignes tracées ne sont jamais droites. Comme si les chemins amoureux ne pouvaient que se croiser puis se séparer. Etre ascendants ou descendants mais jamais constants. Jusqu’à une dernière descente interminable, chute du couple, puis plongeon métaphorique dans la mer immense et ses infinies possibilités.

Alors Le mépris, c’est quoi ? C’est un film sur le désir amoureux qui s’efface avec le temps. Sur le besoin qu’a l’artiste de créer et ce sans concession. Mais c’est surtout une fuite en avant d’un couple qui court à l’oubli. C’est le mépris d’un homme et d’une femme en proie aux doutes de la vie… puis aux changements. Le mépris c’est l’état d’instabilité permanent des sentiments.

Durée : 1h43

Date de sortie FR : 27-12-1963
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Lucien Halflants
17 Avril 2014 à 14h48

Moi aussi !

Sherlo
07 Avril 2014 à 19h16

I love it
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Critique mise en ligne le 23 Juin 2012

AUTEUR
Lucien Halflants
[91] articles publiés

Rédacteur aux textes ouverts à travers une forme souvent lyrique. Et puisqu'en matière de...
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