Critique de film
La Villa

Hasard du calendrier, ce 29 novembre sortaient au cinéma deux films, Coco (Lee Unkrich et Adrian Molina) et La Villa, qui traitent de manière très différente de thématiques communes : la transmission, l’héritage, la filiation. Robert Guédiguian, 64 ans, évoque ce qui le tourmente aujourd’hui : le temps qui passe et les traces qu’on laisse. Un bilan d’étape éminemment mélancolique mais toujours lumineux qui prend la forme d’une réunion de famille dans le décor somptueux de la calanque de Méjean, près de Marseille.

Une famille

La porte d’entrée du nouveau Guédiguian est sensorielle : nous sommes accueillis par le son de la mer. Entrée paisible et solennelle dans ce qui tiendra lieu d’unique décor tout au long du film : la calanque de Méjean, son petit port, ses falaises, son soleil, ses cabanons… Son viaduc aussi qui voit passer les trains, comme ce temps qui passe et ne revient pas. La Villa est en premier lieu un grand film de territoire, qui explore l’espace intime de ses personnages. L’espace, c’est d’abord cette villa et cette calanque qu’Angèle, Armand et Joseph réinvestissent, plus ou moins volontairement, alors que leur père est victime d’un AVC. Ce territoire (circulaire) ressemble à un théâtre ou un opéra, avec pour horizon infini la mer. C’est l’hiver, l’endroit paraît vidé de ses habitants, la plupart saisonniers. Un décor comme abandonné, propice à l’introspection. Sans aucune recette, sans formatage des émotions, Robert Guédiguian pose son regard de cinéaste sur cette fratrie retrouvée et laisse affleurer toute la tendresse qu’il leur porte depuis ses premiers films dans les années 1980 (cette famille, c’est aussi une famille d’acteurs fidèles au cinéaste depuis ses débuts).

Un territoire intime

Car la question du territoire n’est pas seulement spatiale, elle est aussi temporelle. Robert Guédiguian conjugue son film à tous les temps. Au présent bien sûr (le fameux bilan d’étape), mais aussi au passé lorsqu’il rompt tout à coup la chronologie pour nous transporter 30 ans plus tôt au son du « I Want You » de Bob Dylan. Ce sont des images issues d’un autre film, Ki lo sa ? (1985), avec la même fratrie (Ascaride, Darroussin, Meylan), et ces images semblent comme venues d’un autre monde. Ce temps où la vie était devant eux. Elles dégagent une émotion très simple et très forte ; elles représentent une part de ce que les personnages sont aujourd’hui, et en même temps elles sont comme le temps suspendu d’une époque révolue. Robert Guédiguian travaille la nostalgie et la mélancolie de manière très intime, et c’est bouleversant.

Un examen de conscience politique

L’écart entre ce que l’on était et ce que l’on est devenu, c’est le sujet central de La Villa. L’écart surtout avec ses idéaux de jeunesse. Armand (Gérard Meylan) a repris la brasserie (à petits prix) de son père et est toujours resté fidèle à l’héritage familial, mais se demande comment continuer : « De l’ancien monde il ne reste personne », dit-il. Joseph (Jean-Pierre Darroussin) a peu à peu perdu son lien avec le monde ouvrier et s’est embourgeoisé, ce que sa « trop jeune » fiancée (Anaïs Demoustier) ne manque pas de lui rappeler : « Tu t’en souviens encore du monde ouvrier ? » Angèle, quant à elle, a coupé les ponts avec sa famille et a mené ce qui semble être une grande carrière d’actrice (de théâtre et de télévision). Peu à peu, cette question de la fidélité à l’héritage communiste, transmis par leur père, prend le dessus et le film se mue en réflexion politique. Forcément amère. Le monde change, pas forcément dans le sens qu’ils souhaitaient. Eux-mêmes ne sont pas tous restés fidèles à cet idéal partagé de solidarité, de fraternité. Et la jeunesse aspire à d’autres valeurs, plus individualistes.

« Au bord du précipice, seul le rire nous empêche de sauter. »

On sent bien que ce constat sombre et inquiet coûte à Robert Guédiguian. Ses héros sont résignés, fatigués. Et pourtant, un événement, aux trois quarts du film, vient modifier l’ordre des choses : l’arrivée de trois enfants migrants, trois "réfugiés" dans le territoire intime d’Angèle, Joseph et Armand. Pour ces derniers, c’est un réveil, un sursaut. Une lumière retrouvée. Eux conjuguent le film au futur, l’ouvrent peut-être vers un avenir meilleur. Pour Joseph, si « ça saigne encore » comme il le dit, ça vit encore. Tout n’est donc pas perdu.

Entre-temps, certains s’aiment, d’autres se (nous) quittent. Désarmant de sincérité, le cinéma de Robert Guédiguian, s’il n’a jamais été aussi lucide, reste celui d’un rêveur, et c’est aussi pour ça qu’on l’aime.

Durée : 01h47

Date de sortie FR : 29-11-2017
Date de sortie BE : 29-11-2017
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Critique mise en ligne le 19 Décembre 2017

AUTEUR
Guillaume Saki
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