Critique de film
La Tortue rouge

Trop souvent considéré par Cannes comme un genre mineur, le film d’animation s’est illustré cette année dans les sections parallèles du festival. On reviendra très vite sur les marionnettes de Ma Vie de Courgette (de Claude Barras) qui ont bouleversé (à juste titre) les spectateurs de la Quinzaine des Réalisateurs. Prix Spécial du Jury Un Certain Regard, La Tortue rouge est un merveilleux conte poétique, à l’émotion esthétique et musicale fulgurante, une réinterprétation épurée de l’existence humaine. L’esquisse d’une vie. Entre naturalisme et échappées oniriques, Michael Dudok de Wit nous parle de nous, de notre rapport au monde. Tranquillement. Autrement. Hors du temps.

Pour revisiter le mythe du naufragé échoué sur une île déserte (thème archi-rebattu), il fallait une proposition radicale. C’est l’épure que choisit Michael Dudok de Wit pour son premier long métrage d’animation, à 62 ans et après une poignée de court-métrages reconnus à travers le monde (Le Moine et le Poisson, Père et Fille…). Entièrement dépourvu de la moindre parole, La Tortue rouge ne développe pas vraiment d’histoire au sens propre du terme. Ou alors si banale que la raconter la déleste de sa poésie et de son mystère. À partir d’un point 0 (le naufrage), le film esquisse simplement le parcours d’une vie. Mais sous le parrainage d’Isao Takahata (le film est notamment produit par le Studio Ghibli), le merveilleux se glisse doucement dans les pas balisés du récit traditionnel de survie. Car une force mystérieuse empêche le naufragé de quitter l’île. Chaque tentative se solde par la destruction de son radeau à quelques mètres à peine du rivage. La responsable de ses malheurs : une immense tortue rouge qui, à la faveur d’une métamorphose, bouleverse la vie du naufragé et la temporalité même du film.

Le temps, c’est la grande question de Michael Dudok de Wit. Et l’idée même de lier le destin d’un homme à celui d’une tortue symbolise la temporalité toute particulière du film. Si la relation entre l’homme et l’animal est au cœur de l’ADN du Studio Ghibli, elle était déjà en germe dans le court-métrage Le Moine et le Poisson (1996). Muet, musical, onirique, hors du temps (au sein d’un monastère), ce film court mettait en scène la relation entre un moine et un poisson, à la recherche d’une harmonie qui passait par le rapport à l’Autre. Dans Père et Fille (2000, Oscar 2001 du meilleur court-métrage d’animation), Michael Dudok de Wit mettait déjà en jeu le rapport au temps à travers l’histoire cyclique d’une jeune fille poursuivie par le souvenir de son père durant toute sa vie. Dans La Tortue rouge, la présence même d’une tortue implique un rapport particulier au temps. Plus lent, plus contemplatif. Plus encore, on retrouve cette ambivalence entre la linéarité du temps (on déroule le fil d’une vie) et l’aspect cyclique de la vie (l’enfant reproduit même les erreurs de son père). Mais un troisième régime temporel bouleverse les deux premiers : le temps suspendu, l’instant de grâce. La Tortue rouge distille ces instants d’éternité, purs et simples, d’une beauté à couper le souffle. Qu’ils apparaissent en songes (par exemple, une échappée lyrique au-dessus d’un pont de bois apparu magiquement) ou dans la réalité comme lors d’un pas de danse entre deux amoureux.

Cette magie, elle tient pour une grande part à la partition musicale de Laurent Perez Del Mar (à ce jour, deux films ont marqué l’année musicalement : Carol, de Todd Haynes, et La Tortue rouge). Elle prend l’espace laissé vacant par l’absence de parole, accompagne les images et fusionne délicatement avec les sons naturels. Violoncelle, percussions naturelles et flûtes natives enchantent les images, notamment dans les moments forts du film. Cet enchantement musical est doublé d’une émotion esthétique fulgurante. La texture granuleuse de l’image (les décors ont été dessinés au fusain), la fluidité de l’animation (très réaliste), les nuits quasi-monochromes, les nuances de couleurs des jours (beaux comme une aquarelle), la beauté des lumières et des ombres, tout dans La Tortue rouge confine au merveilleux. À l’universel. À l’harmonie.

Réalisateur : Michael Dudok de Wit

Acteurs : (Indisponible)

Durée : 1h20

Date de sortie FR : 29-06-2016
Date de sortie BE : 29-06-2016
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 29 Juin 2016

AUTEUR
Guillaume Saki
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