Critique de film
La Région sauvage

C’est quoi ce film ?

À l’instar de son compatriote Michel Franco (Después de Lucia, Chronic), Amat Escalante pratique habituellement un cinéma brutal, froid, distancié et largement conspué par la critique française. Et pourtant, après avoir été primé à Cannes pour Heli (2013), la mise en scène du cinéaste mexicain a de nouveau été distinguée, La Région sauvage repartant de la Mostra de Venise 2016 avec un Lion d’argent (ex-aequo avec Andreï Kontchalovski). Co-scénarisé par Gibràn Portela (le beau Rêves d’or de Diego Quemada-Diez), La Région sauvage charrie la réputation d’une œuvre dans laquelle le rigoureux Amat Escalante s’aventurerait vers des rivages inconnus, éloignés du réalisme cru qu’il a jusqu’alors arpenté.

Le pitch

Mère de deux enfants, Alejandra (Ruth Ramos) vit malheureuse et frustrée auprès de son mari Àngel (Jesús Meza). Irresponsable et volontiers violent, Àngel entretient secrètement une relation homosexuelle avec Fabián (Eden Villavicencio), le frère infirmier d’Alejandra. Déjà gangréné par le mensonge et le refoulement, le trio va exploser suite à l’arrivée de Verónica (Simone Bucio), une jeune femme soignée par Fabián des suites d’une morsure contractée lors de ses ébats avec un bien étrange amant, résident reclus d’une cabane reculée…

Réel & fantasme

Nappe sonore synthétique, long plan sur un astéroïde, titres rouges sur fond noir, forme tentaculaire entraperçue s’éloignant du corps nu d’une fille hagarde… Il suffit de quelques photogrammes à La Région sauvage pour poser une ambiance proche de celle du récent Under the skin de Jonathan Glazer. La comparaison ne s’arrête pas là: quand le cinéaste britannique navigue entre fantastique et réalisme (prises de vues documentaires dans les rues de Glasgow), le film d’Amat Escalante effectue avec brio des allers-retours similaires, entre ville et campagne, pragmatique et sensoriel, ordinaire et extraordinaire. Guide ou rabatteuse selon les cas, Verónica fait le lien entre les deux mondes, chevauchant sa motocyclette telle Alida Valli conduisait la Diane des Yeux sans visage (Georges Franju, 1960). Pour effectuer la même traversée, un autre personnage empruntera un pick-up dont la réparation semblait si anecdotique au cours du film. Purement techniques, ces détails participent au réalisme à la fois cru et esthétisé de ce courant cinématographique mexicain. Cet équilibre périlleux entre les deux pôles du film est particulièrement bien tenu tout au long du métrage même si le traitement du fantastique un tantinet convenu pèche face à l’acuité du regard d’Amat Escalante sur la société mexicaine. En effet, déjà brillant dans la gestion et la liaison des deux espaces distincts, le réalisateur ancre puissamment son film dans la réalité de la société mexicaine, baignée d’un catholicisme forcené (les enfants et leur peur d’une punition divine) sur fond d’exploitation outrancière de la violence (films de zombies, journaux à sensations…).

« Fais-moi mal, Johnny, Johnny, Johnny, Moi j'aime l'amour qui fait boum! »

Issu d’un monde bondieusard, le récit de La Région sauvage porte des thématiques qui le sont tout autant. Dès les premières minutes du film, Verónica et Fabián se trouvent un point commun: l’être aimé leur est toxique et pourtant ils ne peuvent s’empêcher de retourner à ses côtés. Attraction/répulsion, rhétorique banale des aléas du cœur et de la chair. Oui, car c’est bien de sexe, de cul, de pulsions, dont il est ici question (homo, hétéro, solo, triste ou gai, humain ou animal, définitivement trans !). Ici, le sexe est picturalement lié aux forces telluriques, au divin, et à l’ambivalence du péché originel. Côté face, le refoulement de l’homosexualité d’Àngel entraîne la frustration sexuelle d’Alejandra et le malheur de sa famille. Côté pile, tapi au fond de la cabane, on trouve l’orgasme, l’être qui «enlève toute forme de ressentiment» tout en générant l’addiction, puis la destruction. La Région sauvage met en scène un aimant qui incite toutes les créatures terrestres au dérèglement des sens et le réalisateur orchestre un bestiaire plutôt fourni autour d’une cabane-point névralgique de son film, une expérience zoologique qui culmine dans une séquence d’anthologie valant le déplacement à elle seule ! Cependant, si entre sexualité problématique et jouissance mortelle l’éventail des possibles est large, pour Amat Escalante la chair est définitivement triste. À peine suggère-t-il au détour d’une séquence la possibilité d’un équilibre grâce à quelque-chose qui ressemblerait à de l’amour, mais le développement de cette piste le détournerait peut-être de déployer son noir et glacial sortilège.

Formule magique

Tel le mystère au cœur de son film, Amat Escalante connaît certains secrets pour enlacer son audience, la faire jouir de son film et de son univers. La Région sauvage hypnotise. Au terme de la projection éclate l’époustouflante maîtrise rythmique du réalisateur. Son film n’ennuie ni ne précipite jamais, ménage une place à chacun des personnages et reste d’une cohérence thématique exemplaire. Une chimie qui tient au cisèlement de l’écriture, à la science de la direction des acteurs non professionnels, à la musique «bruitiste» d’Igor Figueroa et Fernando Heftye, et surtout au travail singulier sur l’image. Avec l’aide du chef opérateur Manuel Alberto Claro (collaborateur de Lars Von Trier sur Melancholia et Nymphomaniac), Amat Escalante use en majorité de focales normales qui contribuent au versant réaliste du film, tout en composant des cadres légèrement esthétisés, aux axes tranchés (plein face ou vrai profil, peu d’angles moins nets). L’emploi des mouvements d’appareil est toujours signifiant, la figure du travelling avant servant par exemple à suggérer la menace (la prédatrice Verónica qui séduit Alejandra sur les marches de l’hôpital). Au montage, le réalisateur opte pour une singulière économie de plans, tout en résistant à la tentation de l’ostensible étirement dans la durée. En bref, La Région sauvage est un acte cinématographique d’une rigueur monacale ensorcelante, tant dramatiquement que formellement, qui justifie amplement le choix du jury vénitien.

Girl power

Si on pardonne leurs maladresses à tant de films «autres» sous prétexte qu’ils arpentent des terres inexplorées, la proposition d’Amat Escalante est sans faille. Malgré cela on pourra bien reprocher quelques lourdeurs à La Région sauvage (la tentative de justification de l’homosexualité d’Àngel à travers des parents caricaturaux) et un premier acte qui tarde à placer en son centre la sublime Alejandra, merveilleusement incarnée par Ruth Ramos. Un personnage avec lequel l’empathie est instantanée, dont la mutation est symbolisée par une astuce de mise en scène colorée, toute almodovarienne. Comme cela est semble-t-il, le cas pour Michel Franco et son Les Filles d’avril présenté sur la croisette, c’est en mettant une femme au cœur de son film qu’Amat Escalante laisse un peu de chaleur irradier son cinéma.

Réalisateur : Amat Escalante

Acteurs : Ruth Ramos, Simone Bucio, Jesùs Meza

Durée : 1h39

Date de sortie FR : 19-07-2017
Date de sortie BE : 17-05-2017
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :

Olivier
19 Juillet 2017 à 15h15

Merci beaucoup !

fabien
18 Juillet 2017 à 11h14

Bonjour,
je voudrais vous féliciter pour cette superbe critique, déniché au hasard de la toile. Une prose d'une rare élégance, qui évite le jargon parfois de mise dans ce genre d'exercice. Fabien P.
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 06 Juin 2017

AUTEUR
Olivier Grinnaert
[113] articles publiés

Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES