Critique de film
La Loi de la jungle

La Fille du 14 juillet avait imposé Antonin Peretjatko comme une nouvelle voix originale dans le paysage de la comédie française. Un certain goût pour le cinéma d'antan qui donnait au film des allures tantôt de Tati, tantôt d'inspiration très Nouvelle-Vague. C'était d'ailleurs ce qui rendait ce premier essai parfois agaçant: cette façon un peu précieuse de se positionner totalement contre une certaine comédie populaire. Une impression de private joke pour cinéphiles lettrés certes souvent amusante mais avec ce petit quelque chose de snob.

Bonne nouvelle La Loi de la jungle est une grande comédie populaire. Nous racontant les mésaventures de Marc Châtaigne, stagiaire au Ministère de la Norme, qui est envoyé en Guyane pour valider un projet de chantier intitulé Guyaneige, une piste de ski artificielle supposée s'ériger en pleine jungle. De ce pitch gentiment absurde, Peretjatko déroule une comédie d'aventures pleine de péripéties et de rencontres improbables. On pense évidemment à La Chèvre, ce grand classique du buddy-movie à la française avec Pierre Richard et Gérard Depardieu. Ici Vincent Macaigne incarne un Pierre Richard particulièrement savoureux, vieux stagiaire gaffeur et maladroit qui veut bien faire, mais les circonstances ne cessent de l'en empêcher. Face à lui, en lieu et place de Depardieu, la délicieuse Vimala Pons dans le rôle de Tarzan, une aventurière farouche cigarette au bec et chapeau qui lui tombe sur les yeux. Entre personnage iconique de BD et Bébel de la grande époque, elle est rayonnante. A leurs côtés, une brochette savoureuse de seconds rôles. De Jean-Jacques Bideau à Mathieu Amalric en passant par de belles découvertes comme les hilarants Fred Tousch et Rodolphe Pauly.


Cela étant dit les références ne s'arrêtent pas là. Le film entier est un tissu de clins d'oeils cinématographiques. Cependant, nous ne sommes pas du tout dans le catalogue scolaire et consciencieux pour rendre un hommage compassé. Tout le talent de Peretjatko est au contraire de faire de cette mémoire de cinéma sa propre singularité. On pourrait finalement le rapprocher d'un Quentin Tarantino qui dans des genres différents travaille cette même matière cinéma pour se créer son propre univers. Dans La Loi de la jungle on retrouve toute l'histoire cinématographique de la comédie ou presque, principalement de la comédie française d'ailleurs. Du burlesque (le film a été tourné en 22 images/secondes ce qui lui donne une projection légèrement accélérée "à la burlesque"), à Tati, en passant par Jean Yanne, Francis Veber, Philippe de Broca, les Charlots, Terrence Hill & Bud Spencer. Le tout saupoudré d'un peu de Tintin.

Ce n'est pas pour autant un gloubi-boulga indigeste et écoeurant. Au contraire le regard d'auteur de Peretjatko rend le film particulièrement cohérent. Ce regard se manifeste à travers le liant qui cimente joliment le tout: la poésie. Et oui ! La Loi de la jungle est d'une grande poésie. A travers les péripéties de Châtaigne et Tarzan, Peretjatko fantasme un voyage en pays de Cocagne: "Mon enfant, ma soeur, songe à la douceur d'aller là-bas vivre ensemble". Un souffle romantique comme lorsque Tarzan se met une fleur derrière l'oreille au milieu des coups de feu.

Alors évidemment pas certain que la jeunesse actuelle y trouve son compte. Le film ressemble beaucoup à l'adaptation de la géniale revue Shnock où s'accroche une nostalgie tenace à la France des années 60/70/80 à travers une multitude de madeleines de Proust aussi bien culturelles que sociologiques. Même ambiance ici, délicieusement rétro (le film est contemporain mais les décors nous ramènent loin en arrière, minitel inclus).


Quel plaisir d'être face comédie d'aventures populaire, efficace, rythmée, sexy, drôle (à défaut d'être véritablement hilarante) et poétique mise en scène par un auteur qui propose une véritable vision et non un produit standardisé déjà ringard. Une comédie sans star de télévision, sans star de stand-up (à l'exception de Pascal Legitimus dans un second rôle et qui a un peu du mal à trouver sa place), sans références à la culture Internet, sans compromis à la médiocrité ambiante. A l'heure où l'on navigue entre Les Profs 2Les Visiteurs 3 et Camping 3 une telle vision noble de la comédie est evidemment salutaire. On ne peut que lui souhaiter un immense succès pour que le film fasse des petits. Et si finalement l'avenir de la comédie française était derrière nous ? 

Durée : 1h39

Date de sortie FR : 15-06-2016
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 15 Juin 2016

AUTEUR
Grégory Audermatte
[174] articles publiés

"Schizophrène cinéphile qui s'éclate autant devant The Hobbit que devant un  B&...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES