Critique de film
La Grande Bellezza

Paolo Sorrentino n’a pas les faveurs des critiques. Il suffit de se souvenir de l’accueil qu’avait reçu son This Must Be The Place au Festival de Cannes. La critique a ses têtes, elle lui reproche une vulgarité à laquelle elle est hostile. La critique d’art a une certaine hauteur de vue, voyez-vous. Cependant je me demande bien comment elle va pouvoir continuer à le détester après avoir vu son magnifique La Grande Bellezza. En contant l’histoire de ce dandy raffiné jet-setteur et érudit qui traverse la vie avec une superficialité d’apparat et remonte aux sources de sa désillusion avec sensibilité, le réalisateur italien nous fait voyager dans un imaginaire fabuleux, tendre et drôle, tragique et mélancolique.

Grâce à une mise en scène merveilleuse et baroque aux allures généreuses et felliniennes, il embrasse le cynisme de son double Toni Servillo pour jeter un regard sur le monde des nantis et pour prendre à revers une critique frontale de la religion. On pourra toujours continuer à lui reprocher ses excès et son regard misanthrope ou inquisiteur sur le monde. L’accuser de faire preuve de peu d’humilité et d'abuser de plans sur des jeunes femmes nues. D’user de métaphores visuelles un peu facile parfois et d’opposer parfois trop simplement les gens et les situations. On ne pourra toutefois décemment nier ou sans faire preuve de malhonnêteté intellectuelle son gigantesque talent pour dépeindre un monde en perdition, un monde d’en haut sûr de son pouvoir et de sa force, un monde du vide. Jap Gambardella, l’écrivain qui n’a écrit qu’un seul livre, l’affirme : "je vis dans le néant, comment pourrais-je écrire sur le néant si Flaubert n’y est jamais arrivé".

Le film est construit entre fêtes et balades piétonnes dans Rome. A la vulgarité de ses orgies bourgeoises, Sorrentino oppose le calme de la marche, la sérénité de l’intelligence. Jap Gambardella est désabusé comme tous ceux qui n’ont plus foi en leur monde. Et cette foi est d’ailleurs largement questionnée tout au long du film. On ne compte plus les apparitions de bonnes sœurs dans les rêves qui animent le récit. A la fin du film Jap le roi de la nuit reçoit la visite d’une "sainte" (et d'une stripteaseuse aussi). Sorrentino l’installe dans le fauteuil d’Emmanuelle (pas la soeur... celui de Sylvia Kristel). Son visage tout fripé rappelle la mort, la souffrance et la contrition. La sainte est avare de mots, "on ne parle de la pauvreté" dit-elle, "on la vit". Sur la terrasse un groupe de flamants rose s’envole dans la nuit. Jap se couche et regarde son plafond se transformer en mer, sur les vagues qu’il remonte... le souvenir de son amour d’adolescence, de sa première fois. C’est beau et simple comme le visage souriant d'une jeune fille. Jap ne vit que pour revivre.

La deuxième scène du film est anthologique. Après une ouverture qui voit un touriste japonais mourir d’une crise cardiaque en photographiant Rome, Sorrentino nous introduit dans l’arène béante des fêtes auxquelles participe Jap. Sans dialogue, sans voix-off. Rythmé par le bruit assourdissant d’une techno monstrueuse, il s’arrête sur les visages maquillés (la grue est largement employée pour donner de la verticalité et de la légèreté à la mise en scène). On dirait presque du Jérôme Bosch. Comme le peintre, Sorrentino réalise avec La Grande Bellezza une œuvre ample et sacrilège où le religieux se confronte sans cesse au péché et à la damnation.

C’est une œuvre folle que cette Grande Bellezza, un film dense et qui ose montrer ses brèches et ses faiblesses. Elle est à l'image de son personnage principal, un personnage peu agréable, condescendant sans doute et misanthrope, il le dit lui-même "Tu ne peux pas m'accuser d'être misogyne, je suis juste misanthrope" mais aussi pleine de générosité. Peu importe ce que diront les critiques qui ont déjà assassiné le film avant qu’ils ne l’aient vu. Ce voyage introduit par les phrases de Céline, nous on l’adore !

Durée : 2h22

Date de sortie FR : 22-05-2013
Date de sortie BE : 25-09-2013
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marielle Issartel
19 Juillet 2013 à 10h07

Je partage entièrement le point de vue exprimé. J'aime tous les films de Sorrentino, y compris le subtil There must be a place.
(Sinon, je me demande si je vais continuer à recommander ce site en voyant un rond qui veut dire nul de l'un des rédacteurs sur ce film. Cela ressemble à de la malhonnêteté autant qu'à de l'incompétence car on peut ne pas aimer le film, mais il est filmé si vous voyez ce que je veux dire).

DE POLI
05 Juillet 2013 à 20h25

Oui, je partage toute votre analyse. Bravo pour cette "vista"

Luigi
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Critique mise en ligne le 21 Mai 2013

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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