Critique de film
La forme de l'eau

À la croisée des chemins

Après Crimson Peak (2015), hommage appuyé au cinéma d’horreur gothique, Guillermo del Toro se trouvait à un tournant. Si Pacific Rim (2013) et surtout Hellboy 2, Les légions d’or maudites (2008) portent indéniablement sa marque, les nombreux aficionados du réalisateur mexicain désespéraient de le voir s’atteler à un film en langue espagnole, signe annonciateur d’un retour à la veine de L’Échine du diable (2001).


Quand soudain, dix ans après Le Labyrinthe de Pan (2006), La Forme de l’eau déjoue cette attente et propulse le cinéaste dans la stratosphère. Avec son film le plus accompli à ce jour, Guillermo del Toro prouve qu’il a su habilement installer son regard d’auteur au sein d’une industrie hollywoodienne prompte à mettre à sa disposition tous les moyens nécessaires à ses visions. À la fois universel et hautement personnel, classique dans la conduite de son récit et éminemment actuel dans son propos, La Forme de l’eau est le film que nous attendions de Guillermo del Toro. En mieux.

Il était une fois…

Comme souvent dans l’œuvre du réalisateur, La Forme de l’eau s’ouvre sous le signe du conte. Une voix off nous convie à l’histoire d’Élisa, princesse sans voix interprétée par la gracile Sally Hawkins, repérée dans Happy-Go-Lucky (Mike Leigh, 2008) et qui confirme ici qu’elle est bien une perle rare. Dans le Baltimore de 1962, Élisa vit seule, materne son voisin Giles (Richard Jenkins), publicitaire alcoolique repenti, et gagne sa vie en faisant le ménage dans un laboratoire d’état. Jour après jour, le silence d’une héroïne muette depuis l’enfance contraste avec la logorrhée de sa collègue Zelda (Octavia Spencer). Peu importe, pas besoin de mots pour tisser des liens avec une créature humanoïde fraîchement arrivée au laboratoire, et placée sous la responsabilité du psychotique Richard Strickland (Michael Shannon).

Le monde lui appartient

Coscénariste et réalisateur, Guillermo del Toro atteint dans La Forme de l’eau l’acmé de sa maestria technique et narrative. Dès les premières secondes, sa caméra toujours en mouvement prend part à un ballet d’acteurs et d’actions qui ne lâchera le spectateur qu’au terme des deux heures de projection. S’il multiplie les références à la comédie musicale, rythmiquement La Forme de l’eau n’a rien à envier aux chefs-d’œuvre du genre, tant au point de vue de son montage que du rythme interne des plans, depuis la chorégraphie des personnages dans les plans larges jusqu’aux plus petites actions dans les plans serrés (il faut voir le timing impeccable avec lequel trois doigts coupés jaillissent de dessous un meuble). Le tout en sachant ralentir le tempo dès lors qu’un récit souverain le réclame.

En plus de nous en mettre plein les yeux, l’art gourmand du réalisateur-conteur trouve ici une forme d’évidence digne des plus grands. Exemple parmi d’autres, le conflit lié à la sexualité du voisin Giles est installé de manière quasi invisible, tout en ne laissant aucune équivoque. Plus tard dans le film, la brillante séquence d’évasion du monstre est aussi limpide dans sa mise en place (pourtant complexe, elle multiplie personnages, actions, espaces, accessoires) qu’inattendue dans son déroulement. Ce morceau de bravoure voit le cinéaste mexicain tutoyer les plus grands metteurs en scène de l’action au cinéma, qu’ils se nomment Hitchcock, Spielberg ou Kurosawa.

Hédonisme salvateur

Gorgé de tout l’amour et du profond respect que porte le réalisateur à son médium et à son public, La Forme de l’eau est un film qui ravit le spectateur néophyte tout en comblant l’audience déjà acquise à sa cause. Autrement dit, c’est un pur film de Guillermo del Toro (affection pour les monstres et les mécaniques désuètes, emploi métaphorique filé des couleurs, éclats gores toujours vifs) tout en s’aventurant sur des terres inattendues. Étonnamment sexué, The Shape of Water est une ode au plaisir, à la jouissance, au mélange des fluides, à la désobéissance, autant qu’une satire corrosive de l’Amérique des fifties, notamment à travers le personnage du bad guy incarné par Michael Shannon. Loin du décalque du Sergi Lopez du Labyrinthe de Pan qu’on pouvait craindre, le salaud du film est un « monstre » pathétique et faillible, terriblement humain.

Si, par le passé, les films de Guillermo del Toro ont pu souffrir de l’emploi de grosses ficelles narratives ou d’une direction d’acteurs défaillante (sur les deux points, se reporter au personnage incarné par Charlie Hunnam dans Crimson Peak), l’écriture aussi inspirée que rigoureuse de La Forme de l’eau maintient le spectateur constamment à la bonne place, soit disposant de tous les éléments nécessaires à son implication, tout en déjouant ses attentes avec bonheur. Chaque membre d’un casting impeccable s’empare avec gourmandise de personnages en or massif qui parcourent tous sans exception un arc narratif fouillé et inattendu. Au passage, il fallait bien un réalisateur non américain pour imaginer l’incroyable personnage du Dr Hofstettler (incarné par Michael Stuhlbarg, habitué du cinéma des frères Coen), espion russe motivé par le progrès au bénéfice de l’humanité et non d’une nation.

Cure thermale

À l’instar du Labyrinthe de Pan, La Forme de l’eau élève la plus petite, la « shit-cleaner » pour reprendre les mots du vrai monstre du film, au rang d’héroïne mythologique. Inoubliable Élisa, dont la détermination et la sensualité soumettent l’audience à un irrésistible torrent émotionnel. Cette métaphore maladroite rend bien mal justice aux déclinaisons inépuisables du motif aquatique dans ce merveilleux chef-d’œuvre bien nommé signé Guillermo del Toro. Pour pêcher une dernière fois, disons simplement que La Forme de l’eau est un film qui soigne l’âme, un bain de jouvence cinématographique.

Durée : 01h59

Date de sortie FR : 21-02-2018
Date de sortie BE : 31-01-2018
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Mathieu
26 Février 2018 à 05h43

Il y a du Jeunet, mais il y a quand même la griffe de DelToro. Ce qui m'a un peu déranger c'est le fait que la concierge entre et sort du labo comme bon lui semble dans un endroit top secret avec plein de caméras...

Peu importe, on pourrait comparer (similitudes et différences) SHAPE OF WATER avec PAN, puisque les deux optent pour la voix-off du conte. Il y a une «princesse» dans les 2 cas, comme prédestiner à..., le côté créature, chaque film ayant un contexte historique précis, etc.

Olivier
20 Février 2018 à 20h32

Plutôt constructif et argumenté comme remarque...

pikes
20 Février 2018 à 11h16

D'un ennui sans fond ou Del Toro ne se gène pas pour allègrement piller dans l'univers de JP Jeunet,
Rien à sauver, tout juste une série B ou pouvant servir d"épisode d'X-Files

Mathieu
20 Janvier 2018 à 06h37

Je vais revoir ce film, mais j'ai préféré LE LABYRINTHE DE PAN. Le déroulement narratif de A SHAPE OF WATER a quelque chose d'un peu naïf, de classique. Et il y a un petit quelque chose d'AMELIE POULIN... Pour le reste, c'est du DelToro, bien plus pertinent et sexué que le dernier LA BELLE ET LA BÊTE de Disney.
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Critique mise en ligne le 18 Janvier 2018

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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