Critique de film
La Dame de Fer

Intéressant de regarder à quoi ressemble cette Dame de Fer (The Iron Lady) quelque semaines après la sortie de J.Edgar. Car en fin de compte, même si la comparaison n’est même pas envisageable, il s’agit de deux personnalités fortes et complexes, aussi anti communistes l’une que l’autre, aussi discutées, disputées par l’opinion. Eastwood comme Phyllida Lloyd (Mama Mia) ont choisi de réaliser un portrait en ouvrant sur le crépuscule de la vie et par l’intrusion ultra classique de flashbacks censées à la fois revenir sur certains événements politiques marquants l’ascension et réussir quelques tours de passe-passe psychologiques pour éclairer une individualité pour le moins ambiguë. Dans le cas de la Dame de fer, il s’agirait presque, par quelques simplifications psychologiques jamais totalement assumées, de justifier telle ou telle action.

Mais alors qu’un excès de pudeur chez Eastwood, associé à un systématisme du clair obscur faisait de son biopic une réflexion fantomatique et crépusculaire sur les vrais et faux mythes américains, la réalisatrice tente, quant à elle, de donner du punch à son script conventionnel par le biais d’une mise en scène académique, pompière et surtout totalement incohérente. Ce qui fait de cette Dame De fer un film mal fichu, assez hideux, partagé entre ce qu’il voudrait dire et ce qu’il se doit d’énoncer.

Là où Eastwood révélait des prétentions humanistes, cherchant (peut être en vain) à retrouver l’homme derrière les actes, la cinéaste se montre presque obscène, incapable d’empathie pour l’individu. Seule l’animal médiatique l’intéresse. Seule la personnalité sur laquelle on tente de concentrer un discours politique la passionne. Il n’est qu’à voir la manière dont elle dirige Meryl Streep dans la vieillesse, la façon dont elle la montre cernée par ses démons et ses erreurs passées. Incapable d’aborder le grand âge avec sensibilité et douceur, la cinéaste isole la vieillesse et la sénilité qui rôdent comme dans un pure thriller spectaculaire et gesticulant, avec plans tabulés et utilisation peu parcimonieuse du son. On a l’impression que comme il devait être écrit sur le script « Thatcher est cernée par ses démons », elle l’a prit au pied de la lettre et a décidé de le filmer comme un film d’horreur.

Si la grande comédienne n’est pas toujours d’une subtilité à toute épreuve quand elle déambule frénétiquement dans sa grande maison, elle réussit parfois à donner chair, consistance et surtout profondeur à son personnage de papier sur laquelle il s’agit de projeter une forme de propagande idéologique qui prône une politique réformiste et libérale. Si Meryl Streep compose par ailleurs une partition spectaculaire et digne d’admiration, elle reste tout de même cantonnée à un pure numéro de music hall parfois risible. Cela tient sans doute au fait les anglo-saxons pensent qu’en tentant d’imiter au plus près une personnalité vivante, on réussit à lui rendre une certaine vérité. Mais on peut également penser qu’à force de vouloir coller au vrai, faire du jeu purement réaliste, on ne fait qu’exposer à l’écran les différences entre le modèle et l’acteur qui le joue.

Sur le plan historique, La Dame de fer n’est pas totalement dénué d’intérêts. Ainsi, on voit émerger avec Thatcher un nouveau règne fondé sur la communication. L’ambitieuse politicienne apprend à se vêtir, à faire connaître son caractère inflexible au point même de rester prisonnière de son personnage médiatique. Le film évoque, par aléas de séquences malheureusement mal montées entre elles, les heurts entre travaillistes et conservateurs, l’IRA, l’épisode des Malouines, des différentes réformes jusqu’à la chute du rideau de fer.

L’évocation de quelques défauts, quelques tares tient de la pure hypocrisie. Car, comme si elle est, comme le pense son époux, aussi ambitieuse que n’importe lequel de ses ennemis, ce carriérisme ne fait que justifier sa politique inflexible. De la même manière, ce qu’elle perd dans sa vie privée ne fait en fin de compte que servir le Royaume. Les erreurs personnelles de Thatcher ne trahissent pas, comme chez Eastwood, un regard compatissant sur les souffrances d’un homme parvenu au bout de son règne. Elles sont assujetties à un discours politique.

A coup de flashbacks formellement incohérents, aux allures de spots horrifiques parfois à la limite du ridicule, la vie défile au service d’un programme où sont évacués certains événements plutôt que d’autres. La misère anglaise est ainsi totalement hors champs. L’impopularité de la politicienne est presque ignorée ou alors suggérée au détour de très courtes séquences ambivalentes. On y voit des ouvriers l’insulter dans sa voiture. Mais la violence dont ils font preuve est si outrancière, filmée avec tant de grandiloquence, qu’elle effraye et rend le monde d’en face malfaisant et inquiétant.

Le film ne réussit donc jamais à se défaire de ce qu’il doit démontrer : l’histoire extraordinaire d’une brave fille du peuple qui, à force d’enthousiasme, de conviction et de panache, a réussi à se hisser aux plus hautes strates d’une société phallocratique. Une femme qui a tellement dû se battre pour réussir à aller au bout de ses réformes qu’elle est restée enfermée dans ses certitudes, étanche aux autres, perdant même peu à peu l’amitié de ses proches. Une femme qui, parvenue au bout de son existence, reste hantée par ses échecs personnels mais dont les sacrifices ont servi le Royaume Uni.

Ce scénario de biopic conventionnel, La Dame de fer ne s’en défait jamais. Si bien que la cinéaste cherche par tous les moyens à lui donner une forme de cinéma halluciné comme pour lui justifier une place sur grand écran plutôt que dans la petite lucarne. Comme si la réalisation, sans harmonie, sans réflexion, sans cohérence de style, cherchait à ne pas faire voir ce que le film ne fait que dérouler : un soutien inflexible dans une politique particulière, la croyance en une idéologie précise. Et surtout faire de Thatcher, ce personnage il est vrai fascinant, un modèle d’action et de pugnacité.

En restant volontairement prisonnier du strict point de vue de son personnage, le film ne propose aucune alternative à ce qu’il montre. Quand survient la fin où, en quelques phrases, on nous rappelle la grandeur absolue du règne de Thatcher, on se dit que finalement les producteurs ont réussi leur mystification : faire une œuvre autocentrée, faisant fi des avis extérieurs, pétrie de certitudes et incapable d’écouter ses critiques. Les auteurs ont bel et bien engendré un film qui ressemble à son personnage titre.

Durée : 1H44

Date de sortie FR : 15-02-2012
Date de sortie BE : 15-02-2012
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 16 Août 2012

AUTEUR
Frédéric Mercier
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Elevé dès la grossesse par Hawks, j'ai passé mon enfance à croire que le monde id&...
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