Critique de film
La Belle et la meute

Grande réussite que ce deuxième long métrage de Kaouther Ben Hania (Le Challat de Tunis – 2015) qui a étrangement (à la lecture de son sujet) plus à voir avec After Hours (1985) que le récent et surestimé Good Time (Ben et Joshua Safdie – 2017), beaucoup comparé au chef-d’œuvre de Martin Scorsese. Même dimension de cauchemar kafkaïen dans les deux cas, le héros/l’héroïne étant les jouets de forces (personnages secondaires, institutions) qui les dépassent et piétinent leur dignité. Même unité de temps également, une nuit dans l’enfer d’une machine à broyer les hommes. Et face à cette dernière, même plongée viscérale dans une lutte pour faire valoir ses droits et se sortir d’un engrenage infernal. La comparaison s’arrête là bien sûr, tant les moyens d’y parvenir sont différents d’un film à l’autre. Tant les enjeux aussi sont différents.

Déni de justice

Car si le film de Kaouther Ben Hania prend des allures de cauchemar éveillé, il s’inscrit surtout dans une réalité bien concrète. Librement adapté d’un fait divers survenu en Tunisie en 2012 (juste après la Révolution) et du témoignage qu’en a fait la victime1, La Belle et la meute est le récit d’un combat. Celui d’une jeune femme, Mariam, violée par des policiers, qui va lutter pour faire valoir ses droits, pour préserver ce qu’il lui reste de dignité. En neuf fragments (qui sont autant de paliers dans l’horreur et l’absurde, à partir de l’ellipse du viol), le film montre de façon clinique les mécanismes à l’œuvre pour aboutir à un déni de justice : cauchemar administratif où la jeune femme est ballottée de clinique en hôpital, de commissariat en commissariat pour pouvoir déposer sa plainte ; cauchemar institutionnel dans une société où les puissants se protègent entre eux et exercent impunément un abus de pouvoir sur ceux qu’ils sont censés protéger ; cauchemar d’une société indifférente (« C’est pas moi qui l’ai violée ! », répond de façon glaçante une infirmière à Youssef, militant politique rencontré dans le fragment inaugural et qui l’épaule dans sa démarche).

Après une première séquence enveloppante, parfaitement chorégraphiée, où les personnages évoluent comme dans un aquarium au cours d’une soirée étudiante et où Mariam rencontre Youssef, le deuxième fragment met un coup d’arrêt brutal à cette atmosphère protectrice. On y voit Mariam courir en travelling arrière, totalement défaite. Pour échapper à qui ? à quoi ? Par cette ellipse du viol, cette rupture brutale, les questions qu’elle pose, l’émotion qu’elle suscite, Kaouther Ben Hania nous happe. Elle crée les conditions d’une empathie maximale avec son héroïne. Dès lors, les « coups » qui vont lui être infligés seront autant de coups portés à notre propre dignité.

« Tes droits, tu dois les arracher avec tes propres mains. »

La tension, le malaise sont d’autant plus prégnants que Kaouther Ben Hania fait un choix radical, celui de filmer cette nuit d’horreur en plans-séquences, chaque fragment étant constitué d’un seul plan. Le spectateur prend d’autant plus conscience de l’absurdité de la situation qu’il est immergé dans le temps réel (hors ellipses), celui du calvaire vécu par Mariam. La question du plan-séquence implique bien sûr une contrainte de taille, celle de devoir chorégraphier et coordonner de façon très précise le jeu des acteurs et les mouvements de caméra sur une très longue durée. En réalité, Kaouther Ben Hania semble se servir de cette contrainte et la caméra se fait complice de Mariam, enveloppant la jeune femme de son regard protecteur par ses mouvements fluides et glissants (steadicam). Une protection encore renforcée par l’effet produit par l’unité chromatique du film autour de la couleur bleue, comme si la robe de Mariam (et ainsi elle-même) rayonnait autour d’elle, lui donnant un courage supplémentaire. L’évolution de la fonction du voile au cours du film parachève enfin la mue de Mariam en héroïne des temps modernes.

La Belle et la meute est bien plus qu’un film-dossier autour du thème du viol et de l’abus de pouvoir (thème en vogue après le scandale Weinstein). Il emprunte aux codes du thriller (chasse à l’homme), du film d’horreur (cauchemar), du film de super-héros. Mariam (incarnée et portée par Mariam Al Ferjani, visage enfantin, corps voluptueux) représente, au-delà d’elle-même et du cas tunisien, toutes les atteintes à la dignité humaine partout dans le monde. Kaouther Ben Hania ne prétend d’ailleurs pas briser un tabou avec son film ; soutenu et financé par le ministère de la Culture tunisien, La Belle et la meute est peut-être la preuve que la société et les institutions tunisiennes évoluent dans le bon sens.

Festival cinématographique d’automne de Gardanne (20-29 octobre 2017)

Nous avons eu la chance d’assister à la projection du film La Belle et la meute dans le cadre du Festival cinématographique d’automne de Gardanne, dont c’est la 29e édition. Pour cette soirée d’ouverture, Kaouther Ben Hania était présente et a longuement débattu avec la salle à l’issue de la séance. Un débat riche et passionnant.

L’occasion d'un petit coup de projecteur sur cette manifestation gardannaise, dont l’invité d’honneur cette année est le documentariste Emmanuel Gras qui viendra notamment présenter son nouveau film, Makala (sortie le 6 décembre), au cours d’une journée consacrée à son travail. Seront également présents entre autres Laurent Cantet et Éric Caravaca, qui présenteront respectivement L’Atelier et Carré 35. Tandis que le cinéaste canadien Denis Côté disposera d’une carte blanche pour proposer trois films qui lui tiennent à cœur. Sans oublier un ciné-concert et une ribambelle d’avant-premières (Au revoir là-haut, Borg vs McEnroe, En attendant les hirondelles, Sicilian Ghost Story, Vers la lumière, etc.). Autant de belles découvertes en perspective pour les cinéphiles et tous les curieux de la région marseillaise. On ne peut que vous conseiller d’aller y faire un tour.

1. Meriem Ben Mohamed et Ava Djamshidi, Coupable d’avoir été violée, Michel Lafon, 2013.
Durée : 01h40

Date de sortie FR : 18-10-2017
Date de sortie BE : 10-01-2018
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 21 Octobre 2017

AUTEUR
Guillaume Saki
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