Critique de film
L'Atelier

Avec L’Atelier, présenté cette année dans la section Un Certain Regard du Festival de Cannes, Laurent Cantet prouve une nouvelle fois qu’il est l’un des réalisateurs les plus passionnants du cinéma français. L’un des plus contemporains aussi, en prise directe avec les questions qui secouent la société : les rapports sociaux dans Ressources humaines (1999), le travail dans L’Emploi du temps (2001), la jeunesse dans Entre les murs (Palme d’Or à Cannes en 2008). Un cinéaste de la lutte, de la confrontation, qui questionne constamment le rapport au dialogue dans la société. Un cinéma doux et violent à la fois. En tension. À l’image de la société qu’il décrit.

Trouver les mots pour trouver sa place

Comment la jeunesse peut-elle trouver sa place dans une société fracturée, socialement et culturellement ? C’est le questionnement au cœur de L’Atelier. La Ciotat. Au cours d’un atelier d’écriture, quelques jeunes en insertion doivent écrire un roman noir avec l’aide d’Olivia, romancière qui connait un certain succès. Au fil des échanges et des propositions resurgissent le passé ouvrier et communiste de la ville ou la présence (fusse-t-elle fantomatique) du chantier naval fermé depuis 25 ans (et reconverti aujourd’hui dans la réparation de yachts). Parmi ce groupe de jeunes, Antoine (Matthieu Lucci, fulgurante révélation) dénote. Ce passé ne l’intéresse pas et il semble animé d’une violence qui le pousse à la confrontation avec le groupe.

Laurent Cantet fait un cinéma qui « pense », qui « cherche » à travers la fiction. L’intelligence et la force d’un regard documentaire, allié à la puissance d’évocation de la fiction. « Penser » et « chercher », tâtonner et créer, c’est aussi le programme de l’atelier d’écriture mené par Olivia qui maîtrise l’art de faire advenir la parole, de la faire circuler dans le groupe. C’est à travers son écoute que l’on découvre les jeunes réunis dans cette démarche créative. Comme à son habitude, Laurent Cantet utilise un dispositif à plusieurs caméras qui lui permet de filmer les scènes dans leur continuité. Cela se ressent particulièrement dans ces scènes collectives, si justes et stimulantes.

Un film politique sous tension

Il n’est bien sûr pas anodin qu’il ait choisi de situer l’action de son film, ouvertement politique, à La Ciotat, dans une région où le succès des idées d’extrême droite est désormais une réalité bien ancrée. Un lieu lui-même en tension, pétri de contradictions, avec son passé communiste ; un lieu baigné de soleil et minéral à la fois, tranquille mais aveuglant…

Mais ce qui l’intéresse surtout, c’est de voir comment chacun trouve sa place dans le collectif. Or, très vite, volontairement ou non, Antoine se trouve exclu du groupe. La violence de ses textes, ses provocations répétées passent mal… La tension du film vient d’ailleurs des courants contraires qui le traversent. D’un côté, Olivia, la formatrice (Marina Foïs, superbement dépouillée), qui représente « l’élite » (fascinante et repoussante) pour ces jeunes, et confrontée à la difficulté, malgré toute sa bonne volonté, de trouver les mots pour panser les plaies d’une jeunesse déboussolée. De l’autre, Antoine, qui semble renfermer une violence qui ne demande qu’à s’échapper (par la création littéraire ou par d’autres moyens). Il est le cœur battant de la fiction, mais il en est aussi l’inconnue. Sans boussole. Son personnage semble repousser les limites de la fiction. Il est une page blanche, une énigme, ce qui en fait à la fois l’intérêt et le danger (pour Olivia et pour le spectateur). Le cinéma de Laurent Cantet, et c’est ce qui en fait toute la beauté, est un cinéma humaniste, un cinéma de personnages. Le dispositif qu’il met en place fait que ce n’est pas le film qui influe sur les personnages, mais les personnages qui semblent influer sur le cours du film. Personnage fascinant, d’une folle ambiguïté, insaisissable, Antoine bouscule et dirige l’action, permettant à l’inattendu d’advenir.

C’est en effet par lui que la violence s’infiltre dans le naturalisme de la mise en scène de Laurent Cantet et que la chronique quotidienne de l’atelier d’écriture prend des aspects de film noir. À travers le personnage d’Antoine et l’ambiguïté de sa relation avec Olivia, L’Atelier sonde la noirceur des abysses où peut mener l’ennui et le désœuvrement. Et l’impasse d’une société fracturée qui ne parvient plus à communiquer avec sa jeunesse tentée par la radicalisation. « Il aurait pu tirer sur quelqu’un, juste pour que quelque chose se passe », écrit Antoine. Rarement un film aura su restituer ce sentiment avec une telle précision. L’Atelier est un grand film politique, le plus pertinent et passionnant vu depuis longtemps.

« S’armer » culturellement pour s’inscrire dans le monde

Paradoxalement, la difficulté à « trouver les mots » est donc au cœur de L’Atelier (et de l’œuvre complète de Laurent Cantet). Comme dans le récent documentaire À voix haute mais dans un tout autre contexte, l’atelier d’écriture offre à ces jeunes la possibilité d’un exutoire, de se libérer d’un quotidien désenchanté. En somme, la possibilité d’une réconciliation. Avec soi-même et avec les autres.

D’une rare intelligence, le dernier film de Laurent Cantet filme l’insaisissable, les creux de l’Histoire ; il est le témoin de son temps. Il est profondément troublant car il pose des images sur l’éclatement de la société et confronte le spectateur au portrait d’une jeunesse qui ne sait plus comment se situer. Et Antoine en est une incarnation que l’on n’est pas prêt d’oublier.

Durée : 1h53

Date de sortie FR : 11-10-2017
Date de sortie BE : 08-11-2017
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 06 Juin 2017

AUTEUR
Guillaume Saki
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