Critique de film
L'amant d'un jour

Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, le dernier film de Philippe Garrel pourrait se résumer en seulement trois lignes : « C’est l’histoire d’une fille de vingt trois ans qui rentre chez son père parce qu’elle vient d’être quittée, et rencontre la nouvelle compagne de son père, du même âge qu’elle ». Il ne nous apprend rien, ne nous surprend pas vraiment, ne nous raconte absolument rien de nouveau. Et pourtant…

Pourtant le film émeut. Et s’il émeut, c’est probablement qu’il renvoie à la beauté désastreuse de l’amour. Car le film traite avec brio des éternels jeux amoureux, qui irritent et dégoutent autant qu’ils passionnent. Ceux-ci régissent les rapports sociaux depuis des siècles et c’est précisément parce que chacun connait ces histoires qu’elles sont encore sujettes à des fictions qui touchent droit au cœur lorsqu’elles se révèlent pertinentes.

Garrel rejoue cette énième version des rapports amoureux et on a beau se croire sevrés ou blasés, le venin s’injecte dans nos veines une fois de plus. Chacun, pour avoir vécu le trouble, le manque, la peur, le besoin et le désir de l’autre peut vibrer avec les acteurs. Un regard qui tressaille et c’est toute la machine à fantasmes qui se met en route. Les gestes sont précieux et précis, car le moindre mouvement est interprété. Le film fonctionne parce que les gestes sont instantanément compris. Ce sont des gestus, soit un champ lexical connu qui pourrait frôler le cliché, mais que les acteurs arrivent à dépasser, à s’approprier avec finesse pour offrir au film sa propre singularité. Un corps brûle de désir pour l’autre, une main se pose sur l’épaule, une respiration s’accélère, des pieds se soulèvent pour un baiser et c’est toute l’imagerie collective qui vibre parce qu’elle s’identifie, se reconnaît. Grâce au cinéma, elle revit des moments délicieux et fugaces. C’est l’universalité qui crée ici l’empathie et place le spectateur en osmose immédiate avec Esther Garrel.

La mise en scène est d’une grande sobriété, elle vise l’épure la plus totale, laissant la place aux acteurs. La caméra saisit des moments de beauté cristalline et devient partenaire, complice intime des comédiens. Les plus belles scènes sont d’ailleurs montées en champs contre-champs traditionnel, et laissent simplement les actrices discuter et partager leurs secrets. Celles-ci se fondent avec naturel dans un noir et blanc qui les magnifie et laisse éclater toute leur féminité. Les peaux blanches, les cheveux noirs ressortent et donnent du relief aux personnages. De ces couleurs austères, le cinéaste fait jaillir l’émotion. On sent forcément l’influence de la Nouvelle-Vague. Le comportement d’Ariane rappelle la légèreté des héroïnes de Godard (sorte de nymphette faussement candide, mélange subtil entre naïveté et expérience, innocence et provocation), et la voix-off mi-neutre mi-mal jouée confère à l’ensemble un charme «truffaldien». Le phrasé est comme détaché d’émotion et les informations données, si elles sont laconiques, servent à orienter notre lecture de la scène. Elle, met le spectateur dans la confidence et favorise ainsi la complicité entre la salle et les acteurs.

Le trio d’acteurs (Louise Chevillote, Eric Caravaca et Esther Garrel, fille du réalisateur) se laisse glisser dans l’absurdité des relations avec un plaisir non dissimulé. Les filles campent avec finesse deux visions de la femme : Chevillotte est volage et volubile, à l’aise avec sa sexualité et extravertie, alors qu’Esther Garrel est terrestre, fragile, contenue et croit aux relations durables. Ariane est épanouie et est plusieurs fois saisie dans l’orgasme alors que c’est par les larmes et les cris que Jeanne fait son apparition. Une relation termine, une autre décolle. L’une souffre, l’autre nage dans la plénitude. Ensemble elles se protègent, se comprennent et se complètent. Différemment, elles rayonnent d’une beauté vulnérable imparfaite mais c’est en cela qu’elles sont attachantes: elles sont humaines. Entières et maladroites, elles sont toujours un peu à côté de l’image absolue de l’amour.

Elles évoquent une vie qui voudrait s’élever, des âmes qui voudraient décoller mais qui restent empêtrées dans la dure réalité, celle des déceptions, des trahisons et des mensonges. Les personnages ont beau rêver de relations épanouies, parler d’unions libres, ils savent - comme le rappelle la voix off -  que le bonheur n’est qu’éphémère, et la passion limitée dans le temps. Car le film sous son apparente banalité questionne la possibilité d’encore s’engager au 21ème siècle. Ariane aime réellement Gilles, mais elle ne peut s’empêcher de le tromper. Le corps exulte mais rien ne s’engage, elle ne semble animée que par le désir, l’expérience et le jeu. Elle a besoin de ces amants passagers, de ces amants d’un jour pour se sentir vivre, mais ce n’est pourtant pas avec eux qu’elle recherche l’épanouissement.

C’est avec une certaine cruauté que Garrel filme Ariane dans ses différents ébats. Quel que soit le partenaire, sa position et les émotions lisibles sur son visage restent identiques. Les mêmes yeux clos, les mêmes intonations et jusqu’aux mêmes mots prononcés, comme si elle savait elle-même que cette recherche était vaine, et qu’elle sentait sa relation avec Gilles s’échapper au fur et à mesure de ses infidélités.

A travers cette relation, Garrel s’interroge : aujourd’hui, que veut dire être fidèle ? Le cinéaste refuse de répondre à la question et préfère les non-dits des actrices et les ellipses aux mots et aux évidences.

Les personnages suffoquent, ils sont en respiration artificielle, ils redoutent le moment où la voiture s’écrasera contre le mur et essaient en attendant de profiter du voyage. Surviennent alors les moments de tendresse, la caméra s’attarde sur un slow où la sensualité atteint son paroxysme, les joues se frôlent, les cheveux s’entremêlent, les yeux cherchent les bouches et les lèvres frémissent de désir. Garrel filme sa fille avec délicatesse, et la caméra rayonne lorsqu’elle s’éprend à nouveau pour un garçon. La relation Ariane/Gilles se meurt alors que Jeanne renaît de ses cendres, la roue tourne, les choses changent, c’est l’éloge de la vie ordinaire. Le cinéaste filme cette danse langoureuse avec une infinie mélancolie, comme s’il s’agissait de ces derniers moments de plaisir et que rien d’autre ne lui resterait: sa fille tournoyant avec volupté, cherchant à retrouver le sourire, à cueillir et à jouir de l’instant présent.

Profiter du moment présent, voilà ce que Garrel pourrait dire. Il rejoint Kidman dans Eyes Wide Shut, et nous murmure qu’il y a une chose très importante qu’il faut essayer de faire le plus souvent possible : baiser.

Durée : 01h16

Date de sortie FR : 31-05-2017
Date de sortie BE : 31-05-2017
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 20 Juin 2017

AUTEUR
Julien Rombaux
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