Critique de film
Kid

Nouveau long-métrage de la jeune réalisatrice belge Fien Troch, Kid marque le retour de l’auteur au néerlandais après l’expérience francophone d’Unspoken (2008) avec Emmanuelle Devos. Pour être franc, il faut bien tendre l’oreille pour y entendre l’autre langue du Royaume de Belgique, tant les personnages de Kid peinent à s’exprimer. Que ce soit par des dialogues ou par n’importe quel autre moyen de communication.

Kid (c’est son prénom) a huit ans. Il vit avec son grand frère Billy et leur maman dans une exploitation agricole. Pour les deux garçons, les temps sont rudes. Papa a disparu en laissant une vilaine dette et de méchants messieurs en 4*4 en veulent à Maman. Comme s’il n’y avait que ça, Maman a du mal à respecter les normes agricoles et devient sérieusement insomniaque. Alors Kid fait des bêtises. Il frappe un prof de sport, rackette une petite vieille pour s’offrir des bonbons et court dans les bois. Les deux enfants se retrouvent bientôt en famille d’accueil.

On l’aura compris, « l’incommunicabilité » comme disaient les intellos dans les années 90, est au centre de Kid. Au-delà, c’est l’absence d’échanges et de rapports humains que questionne l’auteur. Le travail très maîtrisé de Fien Troch tend tout entier vers une forme de déshumanisation. Kid s’ouvre sur une suite de plans fixes et frontaux sur quelques objets anonymes : un bibelot, un cadre, un lecteur CD… Dans le dernier plan de cette série, une voiture miniature posée un peu de travers est le seul élément qui témoigne de la présence d’un enfant dans cet intérieur impersonnel. À l’image de cette ouverture accompagnée de quelques notes de synthé sépulcrales, Kid est construit sur une série de plans fixes, longs, géométriques et aux tons pastels. S’il y a une trace humaine dans les décors ou les objets, tout est cadré de manière très frontale, les personnages sont de profil, voire de trois quarts dos. Par opposition, les échappées de Kid dans les bois sont filmées en mouvement. La nature est le refuge de l’enfant, un lieu où il échappe à la sourde oppression de la civilisation. Le film se déroule dans quelques lieux emblématiques : la ferme, l’école, le supermarché, les bois. Les échanges y sont réduits à leur strict minimum : pas de figuration au supermarché, un immense parking presque vide, un caissier qui ne dit pas bonjour mais annonce juste les prix… À travers cette économie de plans, de dialogues, de mouvements, d’action, le film prend une forme stylisée à extrême qui le rend terriblement rigide.

Dans Kid, il y a beaucoup d’enfants immobiles, qui fixent des évènements. Ils ressentent que quelque chose tourne mal, mais n’ont pas les codes pour lire la situation. La réalisatrice tente de nous mettre dans une position identique, et utilise pour cela les ellipses à outrance. Lors d’une scène, Kid marche au bord d’une route. Une femme que nous n’avons jamais vue arrête sa voiture. Après un bref échange, Kid monte dans le véhicule. Plan suivant, la femme et l’enfant sont assis sur un canapé. Un homme arrive, la femme lui présente l’enfant. Soudain l’homme frappe celle qui semble être sa compagne, sans explication. Nous ne reverrons jamais ce couple de personnages. Dans le cas de cette scène et de quelques autres, j’avoue être resté au bord de la route. Et c’est bien là le problème : si nous nous retrouvons dans une situation qui peut-être apparentée à celle des enfants (une absence de grille de lecture par rapport aux évènements), il n’y a pas non plus d’identification possible au personnage principal, car Kid lui-même et ses actions sont impénétrables.

Kid et Billy, les deux protagonistes principaux du film, sont privés de modèles de communication et de modèles humains. Leur maman est très perturbée et leur papa absent. Ils parlent peu et leur jeu est inexpressif. Ces personnages ne possèdent pas les clés qui leur permettraient de comprendre le monde, et par conséquent y sont étrangers. Au milieu du film, un plan vient illustrer cette thématique avec éloquence : Kid, Billy et leur maman regardent une sitcom à la télévision. La bande-son est saturée de rires enregistrés. Les trois protagonistes restent impassibles, sans esquisser le moindre sourire. Plus tard, les enfants sont envoyés dans une autre famille. Leur père de substitution doit avoir environ dix lignes de dialogue (ce qui en fait le personnage le plus tarantinesque du film). À chaque fois que cet homme ouvre la bouche, c’est pour faire une blague. À défaut, Billy prend cet homme comme modèle, et à la fin du film, il récite des blagues mais sans y mettre le ton. Même s’il ne l’utilise pas bien, Billy apprivoise le langage transmis par son père adoptif boute en train. Pour Kid, l’expression est toute autre. Il est marqué par les chants d’un chœur d’église et  fasciné par la figure du Christ martyr. Toujours silencieux, après avoir fait acte de violence envers d’autres personnages au début du film, le jeune héros retournera peu à peu son énergie contre lui-même.

Une chose est assez rassurante, Kid est l’œuvre d’une vraie cinéaste, adepte de parti pris tranchés qu’elle tient jusqu’au bout, quitte à livrer une œuvre opaque. Fien Troch repousse souvent l’action soit hors champ (la querelle en classe), ou encore dans des plans très larges (le coup porté au professeur de sport). Plus étrange, elle a parfois recours à une sorte d’extrême dilatation du temps. À plusieurs reprises, l’image semble arrêtée, alors que les comédiens sont filmés en temps réel mais se tiennent immobiles, figés dans leur mouvement. Ainsi, quand Kid casse un verre avec les dents pour protester contre la pesanteur ambiante, la réalisatrice cadre en gros plan la bouche saignante du gamin tenant le bris de verre cassé. Ce plan est arrêté, suspendu, l’action dilatée au maximum et finalement anti-spectaculaire. Au cours du film, Fien Troch aura recours à d’autres bizarreries formelles (comme d’étranges raccords dans l’axe) qui transforment son film en un objet à la lisière du cinéma expérimental, et qui obscurcissent encore sa lecture.

Finalement, on se dit que Fien Troch aurait pu intituler son troisième film comme le précédent : Unspoken, littéralement « non-dit ». Si on vérifie, « unspoken » signifie plus exactement « tacite ». Soit : qui n’est pas formellement exprimé, qui est sous-entendu, convenu entre plusieurs personnes.  Et c’est là que le bât blesse. Parce qu’entre la réalisatrice et son public, rien n’a été convenu. Tout comme le héros, le spectateur de Kid cherche désespérément les clés qui lui permettraient de lire ce qui se déroule à l’écran. Il faudra attendre les ultimes secondes pour qu’un peu d’émotion vienne nous réveiller. Ces quelques instants enfin incarnés sonnent une note d’espoir pour la suite de la carrière de Fien Troch après ce Kid qui, comme ses personnages, se gâche à force d’être impénétrable.

Durée : 1H32

Date de sortie FR : (date indisponible)
Date de sortie BE : 16-01-2013
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Critique mise en ligne le 18 Janvier 2013

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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