Critique de film
Jodorowsky's Dune

Tout commence en 1975. Alejandro Jodorowsky, réalisateur chilien déjanté, vient de tourner El Topo et La Montagne Sacrée, concentrés de spiritualité syncrétique qui mélangent icônes christiques et imagerie psychédélique. L'époque est à la libération sexuelle et au LSD et ces élucubrations sur pellicule connaissent un franc succès. Le producteur Michel Seydoux vient donc chercher Jodorowsky pour lui proposer de financer son prochain film. Par hasard et par provocation, ce dernier décide de s'attaquer à un monument de science-fiction, réputé inadaptable et qu'il prétend n'avoir même pas lu : le Dune de Frank Herbert. Il n'y va donc pas avec le respect apeuré des fans de la première heure, il réinvente, interprète, enrichit et s'approprie complètement l’œuvre culte. Une trahison géniale pour une histoire qu'il réécrit au superlatif. Le Dune de Jodorowsky s'annonce comme un film-prophète qui doit éveiller la conscience humaine et transformer le cinéma.

L'épopée des « guerriers spirituels »

Pour mener à bien sa croisade artistique, Jodorowsky constitue autour de lui une armée de « guerriers spirituels ». Son premier et plus fidèle soldat est un auteur et dessinateur de bandes-dessinées qui n'est autre que Moebius, alias Giraud. Il devient la caméra du projet, capable de mettre en dessin le moindre mouvement et d'inventer les plans les plus audacieux. Loin des techniciens stars de l'époque, Jodo déniche également lors d'une séance du soir Dan O'Bannon qui révolutionnera la science-fiction à Hollywood et tire de sa sombre grotte H.R.Ginger, illustrateur gothique qui donnera vie au monstre d'Alien. Tout le génie de Jodorowsky réside sans doute dans la formation de cette équipe de choc, un alliage rare de talents bruts prêts à faire des étincelles. Il faut aussi ajouter à son tableau de chasse Dali, les Pink Floyds, Orson Welles... et bien d'autres encore qui acceptent de participer au projet, à grand renfort de discours messianiques et techniques de persuasion plus ou moins conventionnelles.

L'équipe travaille d'arrache-pied, galvanisée chaque matin par l’exhortation mystique du gourou Jodorowsky. Le résultat est un monstre de taille encyclopédique compilant un story-board de plus de 3000 dessins agrémenté de croquis détaillés des personnages, costumes, décors et accessoires. Le réalisateur Franck Pavich a su donner vie à cette somme d'images fixes et nous faire deviner le potentiel d'un film épique. Les animations du story-board, notamment le long plan séquence inaugural prévu par Jodorowsky, sont une vraie réussite.

Epic Fail

Il n'est pas difficile d'imaginer les studios hollywoodiens décontenancés à la vue de cet objet cinématographique non identifié, et les responsables financiers frémir à l'idée de confier la réalisation à ce chilien illuminé qui prévoit un film de 12 à 20 heures. De refus polis en silences éloquents, le projet Dune est finalement abandonné faute de moyens. Quelques années plus tard, il sera confié à David Lynch, qui entache ainsi sa filmographie d'un ratage complet. Pendant ce temps, le film de Jodorowsky continue d'insuffler son esprit révolutionnaire chez les jeunes cinéastes. Trouvailles visuelles, scénaristiques et techniques irriguent plusieurs décennies de cinéma SF et inspirent ses films les plus marquants: Star Wars, Alien puis Blade Runner, Terminator, auraient-il existé sans le travail pionnier de l'équipe Jodorowsky? Sans même avoir été tourné, le Dune de Jodorowsky a bien révolutionné le cinéma.

L'illusion rétrospective fonctionne à merveille, et tant pis si chacun s'arrange avec les détails de l'histoire, le potentiel légendaire est là. L'épisode semble avoir marqué les vies plus encore que les carrières de ceux qui y ont participé. Les anecdotes sont toutes plus savoureuses les unes que les autres. Jodorowsky surtout excelle en conteur exalté, mystique et égocentrique. Mélangeant l'anglais, l'espagnol et parfois le français, il s'agite sur son fauteuil, s'esclaffe ou vocifère, exhibant soudain une liasse de plusieurs milliers d'euros de sa poche pour dénoncer le pouvoir de l'argent.

Une question cependant reste en suspens : s'il avait été réalisé, le film aurait-il été l’œuvre révolutionnaire annoncée ? Les moyens de l'époque étaient-ils à la hauteur des ambitions sur papier ? Le film de Pavich s'interdit d'y répondre mais transforme cet échec en expérience jubilatoire. Le rêve de Jodorowsky, échappant aux contraintes économiques et techniques, se trouve finalement sauvé de la déception, préservé dans son écrin de pure spéculation créative. Il donne surtout l'occasion quarante ans plus tard d'un documentaire jouissif que l'on vous recommande chaudement. 

 

Durée : 01h25

Date de sortie FR : 16-03-2016
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 09 Février 2016

AUTEUR
Anne Bellon
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