Critique de film
I am truly a Drop of Sun on Earth

« Si je suis noir, ce n’est pas suite à une malédiction, mais c’est parce que, ayant tendu ma peau, j’ai pu capter tous les effluves cosmiques. Je suis véritablement une goutte de soleil sous la terre », écrit Frantz Fanon dans Peau noire, masques blancs en 1952. Aujourd’hui, la jeune réalisatrice d’origine géorgienne Elene Naveriani rend hommage à l’écrivain postcolonial. De toute évidence lectrice de son œuvre, elle prend cette belle phrase de l’écrivain comme titre de son premier long métrage. I am Truly a Drop of Sun on Earth.

D’une grande sensibilité aux problématiques humaines telles que domination – raciale ou sexuelle – marginalité, invisibilité, misère sociales, Naveriani choisit de les revisiter dans les rues de sa ville natale. Par conséquent, chaque scène de ce film en noir et blanc de soixante-et-une minutes laisse entendre sa connaissance intime de Tbilissi, spécificité qui contribue à sa tonalité documentaire.

Noir et blanc

Après avoir longtemps vécu en Occident, Elene Naveriani rentre à Tbilissi avec sa caméra monochrome et un projet de film bien défini. En faisant appel aux acteurs amateurs (qui sont eux-mêmes concernés par les problématiques dont traite le film), elle veut rendre visibles ceux qui échappent d’habitude au regard ; ceux qui disparaissent aussi facilement qu’ils apparaissent dans un univers brutal et indifférent de la jungle urbaine postsoviétique.

April, son héroïne principale, est une fille de joie. Avec sa posture discrète et silencieuse, elle règne dans des rues de la ville nocturne avec d’autres travailleuses du sexe. Le film commence par mettre en scène cette jolie femme trentenaire en prison, en pleine discussion avec d’autres femmes. Elle est sur le point de regagner la liberté pour revenir dans son quotidien habituel la renfermant derrière un masque de prostituée, « mauvaise » femme qui demande de l’argent pour le sexe. Menace pour l’ordre social dans un pays où l’orthodoxie fait son retour résolu depuis les dernières décennies, une femme comme April ne devrait même pas y exister. Tout comme ne devrait pas y être Dije, un homme originaire d’Afrique noire qui, en voulant aller aux Etats-Unis, atterrit en Géorgie, « mauvaise » Géorgie. Celui-ci s’y trouve par pur hasard, en train de mener une vie marginale, un tel corps parmi d’autres corps, sans espoir de s’évader vers un avenir meilleur. Tous les jours, ce prisonnier involontaire est contraint de circuler entre l’abattoir pour les vaches et une chambre clandestine encombrée de corps humains. Seul le rythme de la musique africaine redonne un peu de vie et de dignité humaine dans cette ambiance de désespoir : une goutte de soleil dans la nuit obscure.

April et Dije, les deux personnages invisibles en marge de la société, se rencontrent dans l’ombre d’un hôtel de luxe, Radisson Blu, un gratte-ciel fantomatique qui fait miroiter le rêve du monde capitaliste. Ils se disent peu de choses. Le silence occupe une place centrale dans ce lien naissant, tout comme dans le film d’une manière générale. Leur relation évolue dans cet univers mélancolique en noir et blanc où la vie humaine ne compte pas plus que la carcasse d’une vache tuée. Les protagonistes savent qu’ils peuvent disparaître à tout moment de la même manière que disparaissent toutes ces femmes qu’on ne retrouve plus (c’est d’ailleurs le sort des deux acteurs qui décèdent avant même la sortie du film).  

Beauté dans la misère

Pendant toute la durée du film, Naveriani avec sa caméra en noir et blanc cherche à s’approcher de plus près pour mieux « voir » ses personnages et le décor où ils évoluent, tout en préservant avec beaucoup de tact leur intimité. Ce qui semble l’intéresser, c’est de mieux transmettre le réel, quitte à être parfois brutale, au lieu d’impressionner le regard avec de belles images idéalistes de sa ville et des gens. Avec sa manière de filmer la banalité et la misère, Naveriani maintient le spectateur dans un état d’empathie mélancolique à l’égard de ses personnages. Il n’empêche qu’au milieu de cette nuit obscure naît un esthétisme tout particulier qui ensorcèle les sens, notamment par sa jonction avec le son. Les images en noir et blanc entrainent une confusion entre le passé, le présent et l’avenir, et, se mélangeant avec la musique électro, initient le spectateur au charme de ce triste univers.  

Durée : 01h01

Date de sortie FR : 14-03-2018
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 17 Mars 2018

AUTEUR
Maria Karzanova
[6] articles publiés

Il n’existe rien de plus captivant que les histoires. Les écouter, regarder, lire, parfois écrire,...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES