Critique de film
I am not Madame Bovary

Auréolé de nombreux prix (prix de la critique internationale à Toronto et coquillage d'or du meilleur film à San Sebastian en 2016) I Am not madame Bovary, qui n'est pas une adaptation du roman de Flaubert mais celle de Liu Zhenyun, « Je ne suis pas une garce », est un petit phénomène formellement singulier et ambitieux.

I Am not Madame Bovary démarre par un postulat plutôt Coenien, teinté d'une douce absurdité et d'un humour noir morbide. Lu Xuelian, jouée par Fan Binbing (X-Men : Days of Future Past), voudrait faire reconnaître son divorce comme « faux », parce que monté de toute pièce pour obtenir frauduleusement un second appartement, mais six mois plus tard, son mari a lâchement trouvé une autre femme. Elle souhaiterait ainsi (re)divorcer, mais cette fois, dans les règles de l'art. Si elle ne peut réitérer son divorce auprès de la justice, c'est surtout parce qu'elle est traitée de Pan Jinlian (femme aux mœurs légères) par son mari, que Lu Xuelian se lance dans une croisade contre le système, enrayé et complexe chinois. Il sera question d'une longue quête pour faire reconnaître ses droits fondamentaux mais aussi de dresser le portrait d'une femme résistante.

Moins percutant que les critiques sociales du cinéaste chinois Jia Zhangke (A Touch of Sin), I Am not Madame Bovary s'avère tout de même finement acerbe et satirique quand il dépeint la bureaucratie, lente, et le système corrompus chinois. Ce qui étonne le plus dans cette fresque c'est sa forme. L'image est réduite à un cercle, comme si l'on observait à travers le trou d'un microscope. L'analogie scientifique est d'autant plus intéressante qu'il est justement question de scruter et d'analyser une époque contemporaine de la société chinoise. Comme dans Mommy de Xavier Dolan, ce cadre réduit fonctionne par contraste. Il ne demande qu'à se frayer une ouverture de la même manière que Lu Xuelian essaye de se défaire du carcan patriarcal. C'est quand celle-ci se rend à Pékin pour sensibiliser les hauts fonctionnaires à sa cause que l'image s'ouvre un peu plus, dans un raccord adroit, pour atteindre un format carré. Lu Xuelian tente d'attirer l'attention des dirigeants, il faut donc un cadre plus large. C'est finalement dans un épilogue politiquement retentissant que l'image est complètement « ouverte ». Ce cadre « plein » ouvre une brèche et laisse infiltrer l'émotion, dommage que ce soit à la toute fin.

Feng Xiaogang interroge, en creux, la façon de penser un cadre en resserrant l'attention jusqu'au paroxysme sur les personnages, visiblement pris au piège par les rouages administratifs, judiciaires et politiques chinois. Il crée ainsi une sorte de tragédie moderne circulaire. Ce rond dans l'image - qui fait écho à la peinture chinoise - évoque aussi la trajectoire Lu Xuelian, incapable de véritablement changer le système malgré son entêtement réjouissant. Mais cette forme déteint aussi sur la narration, qui de surcroît tourne à vide, s'étire et s'épuise parfois.

Les personnages masculins, omniprésents, conversent d'un dicton chinois, leitmotiv dans les dialogues, racontant qu'un détail peut venir chambouler le fond. Ce détail qui viendrait troubler le fond, c'est Lu Xuelian bien sûr, mais c'est aussi, peut-être, un mode de lecture pour le film. Si le fond est dense et plutôt prenant - on suit le combat d'une femme sur plus d'une décennie - c'est le détail qui vient véritablement bousculer l'oeuvre. Le détail d'une lumière, d'une composition de plan, la rigueur des symétries comme chez Wes Anderson, ou encore un hors-champ étonnamment stimulant, on ne voit presque rien, tant l'image est grignotée par le noir. Ainsi, chaque élément (de la vapeur, de la fumée) qui entre ou sort du cadre devient un petit événement en soi. De plus, il pleut souvent dans le film et les personnages marchent dans la boue, c'est pourquoi on a aussi ce sentiment d'être embourbé et condamné à l'immobilité, ce qui sied bien au régime politique figé. C'est ce genre de détails qui rendent I Am not Madame Bovary séduisant, parfois radical, ou atone mais qui vaut définitivement le coup d'oeil. 

Réalisateur : Feng Xiaogang

Acteurs : Fan Bingbing, Guo Tao, Da Peng

Durée : 2h18

Date de sortie FR : 05-07-2017
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 03 Juillet 2017

AUTEUR
William Le Personnic
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Amoureux du cinéma et de l’art pour mieux comprendre le monde, veilleur et archiviste de l’image, c...
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