Critique de film
Good Time

Les frères Safdie s’immiscent dans la sélection officielle du dernier Festival de Cannes avec Good Time, un thriller urbain sous acide biberonné par les côtés les plus expérimentaux de Scorsese, After Hours (1985) en tête, après être passé par la Quinzaine des réalisateurs avec The Pleasure of Being Robbed (2009), et Lenny and the Kids (2010). Les deux cinéastes issus du mouvement Mumblecore (cinéma américain indépendant ultra-fauché) réalisent ici un film d’une ampleur inédite dans leur filmographie, grâce à la notoriété d’un Robert Pattinson, savamment déconstruit et méconnaissable.

Un récit d’actes manqués

Connie (Robert Pattinson), une petite frappe, et son frère Nick (Ben Safdie), déficient mental, braquent, tout en silence, une banque, mais se font vite rattraper par la réalité. Malgré l’absence de Nick dans la suite du récit (il se fait arrêter), sa présence demeure rémanente, elle guide et pousse son frère à remuer ciel et terre pour le sortir de l’environnement hostile et violent de la prison de Rikers Island. Commence alors une errance noctambule cauchemardesque à travers la grosse pomme. Les situations rocambolesques ou d’égarements, leitmotiv du film de poursuite, prennent de nouvelles formes avec Good Time qui avance avec l’inconscience d’un somnambule. Cette fuite en avant n’est pas si simple. Elle est composée de ratures, de retours en arrière, à l’image de cette scène, insignifiante au premier abord, où Connie est contraint de réescalader une barrière pour aider son acolyte de fortune (Ray) blessé. Une petite révolution narrative qui s’attarde sur les petits riens et les variations de rythme. Les décisions irréfléchies, impulsives rendent le long métrage éveillé et vraiment intelligent. En ce sens, les deux cinéastes organisent un chaos joyeusement maitrisé.

Mettre en scène des figures

Il est longuement question de se déguiser ou de se métamorphoser dans le film (pour échapper à la police). On ne peut s’empêcher de voir ici une parabole de la carrière de Robert Pattinson, qui enchaîne les rôles exigeants d’auteurs reconnus (David Cronenberg, Werner Herzog) après avoir littéralement brillé en vampire (mais pas en acteur) dans la saga Twilight. L’acteur anglais n’hésite pas à chahuter son image et même à malmener sa peau, notamment dans The Lost City of Z (James Gray - 2017) où son personnage souffrait d’une maladie amazonienne qui affectait la chair. Ici, les gros plans laissent entrevoir sa mine fatiguée et ahurie. Les deux cinéastes américains filment les figures de manière très étonnante, à commencer par celle de Ben Safdie (Nick) qui joue dans son propre film. Les gueules dans Good Time sont monstrueuses, cassées, tuméfiées ou bandées, elles sortent tout droit d’un film d’horreur. Josh et Ben Safdie filment des portraits avec des plans extrêmement serrés ; en ce sens, le film dialogue avec un cinéma tout aussi nerveux, celui de Cassavetes. On pense notamment à Faces (1968) et son panorama de la faune new-yorkaise. Les visages amorcent l’aventure, notamment celui de Nick, où le plan est si serré qu’il en devient abstrait. Le jaune de sa doudoune devient alors un gilet de sauvetage, métaphore du dessein du long métrage. Le film se clôt sur les visages des deux frères, séparés dans l’espace mais rapprochés par le montage. Sublime.

Un film sombre mais paradoxalement coloré

New York, et plus particulièrement le Queens, sombre mais paradoxalement lumineux, est composé de saturations en tout genre et irrigue un film qui palpite. Déjà filmé dans l’éprouvant Mad Love in New York (2016), New York est un personnage central, tout gravite autour de cette ville étrange jonchée de non-lieux à l’architecture froide, d’appartements aseptisés, d’hôpitaux, et habitée par des oiseaux de nuit. Good Time a le même aspect « documentaire » instable et inconfortable que Mad Love in New York, mais gagne en onirisme, notamment grâce aux innombrables sources lumineuses qui inondent la pellicule.

Le directeur de la photographie Sean Price Williams, qui mettait déjà en image les visages de manière spectaculaire et poétique dans Queen of Earth (Alex Ross Perry – 2016), compose une esthétique obsédante de mille et une lumières avec Good Time. Palette de rouges et de bleus, réverbérations, saturations de néons, téléviseurs, tout est source d’embrassement pictural. La couleur devient la plastique renversante du film ; mais plus discrètement, elle se fait narrative et même politique. La couleur vient littéralement dérégler le récit avec la belle séquence du dye pack, cette méthode pour tracer les malfrats avec une explosion chimique laissant des traces sur eux. C’est à cause de cette couleur violet-rougeâtre, s’échappant des billets dérobés, que les deux frères sont reconnaissables et deviennent ainsi vulnérables dans la jungle urbaine. Scintiller pour mieux vaciller. Plus tard, ce sont les cheveux peroxydés de Nick qui marquent sa volonté de disparaître ; paradoxalement, ce blond platine le rend encore plus remarquable. Dans la séquence de braquage inaugurale, les deux frères, engoncés dans des lieux communs racistes, utilisent des masques réalistes d’Afro-Américains. Ce choix marque en creux une réalité sociale déplorablement actuelle.

Un gigantesque jeu ?

Good Time fonctionne comme une attraction, à l’image d’un arrêt halluciné dans une fête foraine ou d’un flashback en forme de halte dans une salle de jeux vidéo, c’est-à-dire avec des niveaux, des paliers à passer. On se trompe, il faut recommencer la partie. Les sons électroniques agressifs, à la lisière de la science-fiction, dus notamment à cet environnement sonore hallucinogène imaginé par Oneohtrix Point Never, confortent cette idée de borne d’arcade, avec toutes sortes de sons étranges qui débordent des touches. Notre réflexe à la fin de ce shoot d’adrénaline : remettre un jeton pour relancer la partie.

Durée : 01h40

Date de sortie FR : 13-09-2017
Date de sortie BE : 18-10-2017
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
PARTAGEZ CET ARTICLE
LAISSEZ VOTRE COMMENTAIRE
Nom : (Obligatoire)
Mail : (Obligatoire)
Site web :
LIKEZ LE PASSEUR !
Critique mise en ligne le 24 Septembre 2017

AUTEUR
William Le Personnic
[24] articles publiés

Amoureux du cinéma et de l’art pour mieux comprendre le monde, veilleur et archiviste de l’image, c...
[en savoir plus]

NOS DERNIERS ARTICLES