Critique de film
Gone Girl

On peut se poser d’emblée la question: pourquoi David Fincher adapte-t-il le best-seller policier de Gillian Flynn, Les apparences ? Qu’est-ce qui derrière ce sujet a priori mineur de disparition d’une épouse et de suspicion de meurtre de son mari intéresse vraiment Fincher ? Depuis The Social Network, Fincher a développé une sorte de trilogie féministe. Son Zuckerberg a tout du misogyne frustré, tourmenté par le désamour de sa petite amie interprétée par Rooney Mara qui le met KO après un ping-pong de dialogues acérés. Tout son combat est nourri par ce ressentiment et cette haine. Même principe dans son Millenium sous-titré « les hommes qui n’aimaient pas les femmes », Rooney Mara, toujours elle, humiliée et abusée par son curateur, parvient à résoudre la disparition d’Harriett en laissant à Daniel Craig le rôle de faire-valoir. Le portrait féministe de Fincher s’achève ici dans Gone Girl.

Scénario béton, mise en scène fluide, montage diabolique

Il est évidemment hors de question de vous parler du scénario, sans doute y en a-t-il parmi vous qui auront déjà lu le livre, vous vous amuserez à voir ce que Fincher et son directeur de la photographie Jeff Cronenweth en ont fait, toujours dans ce style jaune glacé qui dépeint un monde froid et calculateur. Les autres plongeront dans les nombreuses pistes exhalées par un montage d'une précision diabolique. Autant vous l’avouer, ce n’est pas l’intrigue policière et son prisme médiatique qui m’ont intéressé dans le film. Fincher met en scène un sujet rabâché par le cinéma américain, la transformation carnassière et médiatique d’un personnage lambda, dont la vie n’est plus définie que par ce qu’on dit ou pense de lui. Les écrans TV se succèdent à l’écran, la vidéosurveillance aussi, la paranoïa généralisée à l’épreuve du cinéma américain depuis déjà deux bonnes décennies. Non, ce qui est fascinant dans Gone Girl, c’est ce qu’il fait de cette matière de « déjà vu », la façon que le film a de jouer avec nos certitudes pour progressivement transformer, manipuler, notre propre regard sur cette histoire peu sympathique.

Gone Girl est un film qui se découpe en plusieurs parties plus ingénieuses les unes que les autres avec, il est vrai, un léger ventre mou (quinze minutes tout au plus sur deux heures trente). Finalement Gone Girl n’est pas un thriller et c’est cela le plus séduisant. Il s'agit davantage du portrait d’un monde de faux-semblants et de mensonges nécessaires, un film sur les apparences louvoyantes où les personnages féminins tirent leurs épingles du jeu. Au centre de ce puzzle prétendument morbide, le mari soupçonné, Nick Dunne interprété par le très lisse Ben Affleck, est la victime idéale. L’avoir choisi pour le rôle est un coup de maître. Nick Dunne (et son petit sourire de circonstance) subit tout au long du film, dépassé par les événements en permanence. Fincher déploie une toile autour de lui dans laquelle une foule d’araignées cannibales finissent par le dévorer tout cru: son épouse (l'actrice Rosamund Pike véritable révélation qui crève l'écran), sa sœur jumelle, sa petite amie, l’officier Boney, les journalistes… Toutes plus intelligentes et imprévisibles que lui. Dans Gone Girl, les femmes se vengent et retournent la matraque contre le mari lassé de sa vie de couple. Au cœur du film, la question du mariage est habilement décortiquée. Fincher l'interroge avec un pessimisme exacerbé. Le film est pourtant d'une légèreté saisissante qu'il doit surtout à l'ironie de son traitement.

Ironie constante

Mise en scène au cordeau, montage brillant, bande son complètement décalée de Trent Reznor et surtout  ironie constante sur les masques sociaux que les hommes revêtent afin de paraître acceptables. Fincher se moque du traitement médiatique de ce genre d’affaires, de cette obsession prédatrice des médias pour transformer des sujets en monstres et parfois les mêmes en héros. Les deux caractères récurrents du cinéma américain sont contenus dans ce personnage lambda qu’est Nick Dunne. La filmographie de Fincher, que beaucoup considèrent comme un cinéaste contemporain majeur, se dote d’une trilogie solide conclue de la plus belle façon par une mise en abyme subtile de l’histoire cinématographique de son pays. Fincher ne perd jamais le fil de son histoire. Mieux, il lui offre de multiples couches de lecture, sans aucune prétention, avec ce décalage constant entre nos attentes préliminaires et son traitement acerbe. The Social Network, Millenium, Gone Girl: trois œuvres délicatement ciselées alors qu’elles semblent extrêmement compliquées à s’approprier sur le papier. David Fincher y parvient, parce que sa vision dépasse toujours son sujet. C’est assez rare pour être souligné.

Durée : 2h25

Date de sortie FR : 08-10-2014
Date de sortie BE : 08-10-2014
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Critique mise en ligne le 29 Septembre 2014

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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