Critique de film
Django Unchained

Il ne s’agit là guère d’une critique du film mais d’une sorte de teaser. De mise en bouche, d’avant goût, d’apéricubes. Voyez ça comme vous voudrez. Mais comment pourrait-il en être autrement ? Si l’on juge les films de Tarantino à leur capacité de jouissance pure, trop en dire déjà, en révéler les méandres risquerait d’en atténuer le plaisir. Or dans Django Unchained, comme dans tous ses autres films, le plaisir de cinoche est là. Seulement, et c’est là où le film me chavire, il y a plus encore et mieux peut-être.

Cela fera trois films que Tarantino refait l’histoire à sa sauce en détruisant, fustigeant, massacrant les injustices et vengeant avec son cinéma leurs victimes. Dans Boulevard De La Mort, Kurt Russel portait sur les épaules de sa bagnole le poids du machisme à l’écran et finissait par un tabassage en règle. Ces dames s’en donnaient à cœur joie pour ridiculiser la phallocratie beauf à laquelle était soumise le cinéma de genre. Dans Inglourious Basterds, il faisait exploser la guerre elle même et anéantissait le führer dans une bel incendie. Dans Django Unchained, Tarantino met en scène deux chasseurs de prime épris de justice qui vont étriper pour lui les esclavagistes, les marchands de chair humaine, les bons exploiteurs whasp. Seulement, peut être pour la première fois, l’horreur décriée surpasse l’ironie pop, le collage référentiel. L’horreur se déploie sur la toile et la ravage en aplats d’abjections pures.

Ce que fait Tarantino est beau et courageux. J’emploie sciemment ces adjectifs de petit garçon admirant son héros. Courageux d’abord parce qu’il problématise sa propre ironie, l’interroge en la faisant s’affronter à l’horreur. Il pousse si loin l’ignominie qu’elle finit par s’épuiser, voire se retourner contre elle-même. Tarantino remet en question et en scène son propre cinéma clos sur lui même et ses références. Et enfin, c’est beau, voire sublime, parce que le plaisir de cinéma, répétons le, est toujours là. Parce que Tarantino reste avant tout un spectateur qui connaît les spectateurs. Il parvient à être grinçant et macabre tout en continuant à déployer des puissances que lui seul sait actionner.

Dans Django, un chasseur de primes libère un esclave. Ils mènent ensemble une industrie justicière juteuse. Entreprise que le cinéaste interroge avec force et fracas dans une scène sidérante de cruauté. Les deux hommes doivent abattre un ancien criminel qui est en train de conduire sa charrue auprès de son fils. Jamais auparavant le cinéaste n’avait questionné le second degré qui le caractérise mais également la force des images du cinéma américain classique. En fait, Tarantino, avec Django Unchained, questionne sciemment son rapport au cinéma. Est il obsolète ou non ? Ce n’est pas tant le film de la maturité (de quoi, pour qui ?) que le film d’un artiste qui se remet en selle et tente de comprendre les limites de son système.

Django est amoureux d’une femme, esclave dans une lointaine plantation. Les deux mercenaires vont se faire passer pour des acheteurs de Mandigo dans l’espoir de la libérer. Ils rencontrent un sombre exploitant campé par DiCaprio qui se délecte des combats de chair humaine. Devant sa cheminée, en buvant son cocktail, l’esclavagiste s’amuse en regardant deux hommes se crever les yeux. Là aussi, Tarantino est très fort. La scène est grotesque, poussée à son paroxysme. Comme si à la force de son ironie, il fallait opposer la pure violence paroxystique. Et dans Django, c’est elle qui l’emporte et qui accable.

Le mercenaire est campé par Christophe Waltz. Hâbleur habile, volubile et obséquieux, il reprend son verbiage d’Inglourious Basterds mais pour mener un combat juste cette fois. Di Caprio fait de même et lui aussi sait être civilisé, affable et châtié quand il s’agit de vendre ses esclaves. Les deux langages s’opposent. Les deux hommes se caressent dans le sens du poil au cours de scènes d’une longueur qui dépasse les règles de la fiction hollywoodienne. En fait depuis Cimino, on n’avait plus vu de scènes de cette longueur. Au fil de dialogues aussi brillants qu’hypocrites, c’est la civilisation toute entière qui en prend pour son grade. Tarantino pousse la logique de la politesse si loin, et si en longueur, que le malaise s’instaure. Ce qui au début pouvait faire penser à du Monty Python à la sauce white trash se renverse absolument. Les douceurs que s’envoient les deux hommes en pleines tractations deviennent ignominieuses. Le verbiage ne sert plus qu’à masquer l’horreur de la marchandise que l’on s’échange. Il n’y a plus de morale, il ne reste plus que des mots. Les deux hommes ont autant le droit à la parole l’un que l’autre. Là aussi, Tarantino se dépasse, offrant l’une des illustrations les plus terribles et abjectes du capitalisme à l’américaine.

Enfin, et nous terminerons par cela, il introduit dans cet univers à priori codé par lui-même un nouveau personnage campé par Samuel Jackson. Esclave et esclavagiste à la fois qui va s’ingénier à jouer les serviles serviteurs comme dans Autant En Emporte le Vent avant de se transformer en monstre incolore. Là également, le cinéaste fustige avec sévérité mais sans jamais oublier la gaudriole une certaine imagerie hollywoodienne classique.

Avec le temps, le cinéaste ne cite donc plus juste pour lancer des clins d’œil à son spectateur. Il utilise le langage de l’ennemi pour refaire l’histoire toute entière. Du cinéma à la sauce Clausewitz. Dans Django Unchained, assurément un chef d’œuvre, il réussit à dépasser son système, à le faire évaluer, à mêler à la jouissance de son cinéma post moderne une dimension nouvelle, engagée et ouverte enfin au monde. Le cinéma de Tarantino s’est aéré et, au contact du réel, s’est assombri. Sans perdre de sa puissance. Bien au contraire.

Durée : 2h44

Date de sortie FR : 16-01-2013
Date de sortie BE : 16-01-2013
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TheCafeBook
21 Mai 2013 à 14h23

Je suis parfaitement d'accord avec vous, Django est excellent!

Si cela vous intéresse, vous pouvez retrouver ma critique sur:
http://thecafebook.com/fr/django-unchained-encore-du-tres-grand-tarantino-v-35.htm

Martin
30 Janvier 2013 à 21h05

Cela fait quelques années que Mr. Tarantino me déçoit, depuis le second Kill Bill que j'ai trouvé très indigeste, je n'avais apprécié Deathproof que pour le plaisir de voir (trop peu) le légendaire Kurt Russell cabotiner le rôle du si sympathique psychopathe. Quand à Inglorious Bastard, j'avais trouvé que le final, certes génial, ne valait pas les 2 heures précédentes de dialogues interminables dans lesquels on avait l'impression que Tarantino se complaisait, sans parler du déplorable jeu de Mélanie Laurent.
Je boudais donc la sortie de Django, d'autant plus que Tarantino s'attaquait cette fois-ci à un des mes genres préférés, le western.

Et pourtant, quelle ne fût pas mas surprise après l'excellente introduction du film, un essai qui se transforme peu à peu avec la première partie consacrée à la chasse à la prime, véritable hommage au genre. Christopher Waltz est juste parfait, son personnage d'une arrogance comique généralissime. Quand à Jamie Fox, il est le rôle, tout simplement. L'alchimie fonctionne, je reprend espoir dans notre vieux Quentin.

La seconde partie est plus particulière, la longueur du film commence à ce faire sentir et l'on a une perte de rythme lors du voyage jusqu'au domaine de Mr. Candy, formidable DiCaprio. A mon sens le hic du film vient en ce qui suit de la disparition du Dr. Schultz, après la scène de la "poignée de main", sans doute la meilleure du film. J'aurai espéré que le film tire sa révérence suite à la fusillade, mais Tarantino a d'autres plans, laissant sans doute la vengeance prendre trop de temps à l'écran, alors que Jamie Fox se retrouve privé d'une partie de son charisme une fois privé de son partenaire. Le final est sympathique mais la dernière demi-heure est à mon sens dispensable, il ne sert jamais à rien de faire un film trop long.

Malgré cela j'ai eu tort de cracher sur ce film. Tarantino m'a offert un spectacle plein de nostalgie et de superbe, et pour la première fois depuis longtemps, je me surprend en train d?espérer son prochain film. La formule est de circonstance : chapeau bas Quentin !
Critique mise en ligne le 26 Décembre 2012

AUTEUR
Frédéric Mercier
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