Critique de film
Désobéissance

Chercher sa voie, tenter de trouver sa place, sa légitimité. Fuir pour se construire, refuser le déterminisme social, le destin tracé pour suivre ses envies et ses passions, pour choisir son propre chemin : voilà ce qu’a décidé de faire Ronit (Rachel Weisz) à la fin de son adolescence. En choisissant l’exil, en quittant sa ville natale pour rejoindre New York, elle transgresse les règles claires et strictes de la communauté juive dans laquelle elle a grandi. Lorsqu’à la mort de son père elle revient pour présenter ses condoléances, elle sait qu’elle ouvre une lourde porte derrière laquelle se cachent rancœurs et incompréhensions. Le cinéma peut alors débuter.

Les intentions et le programme du cinéaste se résument en un plan. Dans l’avion qui la conduit vers sa famille, le soleil perce les nuages et envahit lentement les genoux, le torse et le visage de Ronit qui, instinctivement, se réveille d’une sieste. La métaphore n’est pas fine mais se révèle prémonitoire : la protagoniste doit sortir de l’ombre de son passé, s’extraire du carcan et des dogmes de sa famille, pour assumer sa métamorphose et s’affirmer elle-même ; elle n’est plus la jeune fille-chenille fuyante, elle est devenue femme papillon.

Le retour des fils/fille prodigues est un sujet récurrent au cinéma. Il est prétexte aux déchaînements de passions et aux tensions psychologiques. La violence est pourtant évitée par Sebastián Lelio qui lui préfère la douceur : son héroïne est filmée avec sensibilité, comme un animal battu revient vers son maître tyrannique. Le réalisateur chilien ne la filme que très peu frontalement, préférant les plans de profil ou de dos, comme si elle avançait masquée ou redoutait une déflagration inéluctable. À son arrivée, les réactions des personnages secondaires – de l’étonnement au choc en passant par la gêne – laissent présager d’un événement que le spectateur ne peut saisir immédiatement. Le cinéaste prend le temps de construire son puzzle et distille par petites touches narratives l’ensemble des éléments. Lorsque la toile est tendue, le décor clairement planté, le détonateur tant attendu peut enfin être enclenché, le drame peut surgir et se draper de saphisme.

Ronit ne débarque pas en mante religieuse, elle est une prédatrice qui s’ignore tout autant qu’une proie face à son désir irrépressible. C’est presque malgré elle qu’elle ouvre à nouveau la boîte de Pandore : un amour lesbien coupable et refoulé pour son amie Esti (Rachel McAdams). C’est avec délicatesse qu’elle bouscule l’ordre établi, avec grâce qu’elle détricote le lien si solide de sa famille. La beauté du film réside dans cette innocence, dans la vulnérabilité qui s’empare des deux comédiennes dès leur première rencontre.

L’intelligence du réalisateur est de ne pas souligner : l’irrésistible charme de Ronit n’est pas imposé au spectateur, il est filmé à travers les yeux révélateurs d’Esti. Dans les iris incandescents peuvent alors se lire la passion enfouie, les espoirs naissants, les fantasmes brûlants et les désirs inassouvis. Les plans très serrés – le focus est très souvent mis sur les visages, les cheveux, les yeux, les lèvres – cadenassent les héroïnes et se font miroir d’une société verrouillée dans laquelle les paroles, les traditions prennent le pas sur les corps, meurtris et brimés. Le découpage nerveux, fait de plans courts qui ne s’étirent que très peu, appuie ce climat suffocant. Les ingrédients sont rassemblés pour que la fiction s’envole ; pourtant, elle va rapidement stagner.

Par son sujet et son déroulement, le film évoque le Carol de Todd Haynes. Mais Désobéissance souffre de la comparaison, tant il est loin de la splendeur visuelle de son modèle. La faute principalement à une lumière blafarde et terne, qui pourrait être le reflet d’une Londres étriquée mais qui n’évoque rien d’autre qu’une pauvreté technique ou un manque d’inventivité. L’éclairage se fait le reflet d’une mise en scène trop peu audacieuse qui peine à convaincre. Pris au piège d’un scénario convenu et balisé qu’il ne parvient pas à transcender, il s’enferme dans une réalisation trop conventionnelle qui peine à insuffler de la profondeur et de l’ampleur à son mélodrame. La désobéissance qu’il convoque dans son titre reste théorique tant il ne parvient pas à trouver la liberté qu’il semble réclamer et promettre. Lelio appelle à l’émancipation mais flirte avec un académisme mainstream convenu. Le geste cinématographique n’est pas à la hauteur de ses belles intentions. Ce constat est à la fois cruel et émouvant, par ce qu’il raconte sur le cinéma.

Heureusement, il reste du film de beaux souvenirs : les regards intenses des deux Rachel, une étreinte passionnée et passionnante et l’épanouissement de deux actrices qui jouent et jouissent, qui s’abandonnent à la caméra, trouvant, dans un joli paradoxe, la liberté derrière laquelle court vainement la mise en scène.

Durée : 01h54

Date de sortie FR : 13-06-2018
Date de sortie BE : 13-06-2018
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 18 Juin 2018

AUTEUR
Julien Rombaux
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