Critique de film
Comancheria

Tout d'abord il y a le Texas. Profond, sauvage, rural. L'Ouest et tout ce qu'il suggère : la terre des anciens, des cow-boys et des règlements de compte. Ensuite ses paysages, vastes étendues s'étirant sous un soleil lourd et brûlant. Une impression infinie de grandeur, de nature indomptable. Ici magnifiée par le remarquable travail de Giles Nuttgens : ses hautes plaines, ses prairies, ses roches rouges et ses rues désertes vont être le point de départ de ce western moderne. Tout en évoquant les frères Coen et leur magnifique No Country for Old Men, David Mackenzie met en scène deux hommes qui - endettés et étouffés - échafaudent un plan bien précis afin de braquer une dizaine de banques et ainsi, racheter leur terres.

Le film fonctionne principalement sur deux duos bien différents : les braqueurs Tanner et Toby, soit une brute épaisse née avec un flingue à la main et son frère plus modéré, mesuré, pour qui ces braquages ne doivent être qu'une désagréable parenthèse. Face à eux, les deux policiers : un vieux singe bougon et texan, proche de la retraite (Jeff Bridges, un poil histrionique mais toujours savoureux), et son adjoint, un indien taiseux et concentré, qui subit les blagues racistes de son chef pour qui il semble éprouver une réelle tendresse. Les personnages, campés par ce quatuor impeccable et attachant, constituent le point fort du film.

Ennemi de tous

Jouant sur les codes du western et du film noir, le réalisateur profite avec intelligence des clichés et de ce que le Texas véhicule pour mieux s'en amuser, pour mieux en abuser. Bien aidé par une bande son toute en nuances signée Nick Cave et Warren Ellis, il installe une ambiance particulière, cynique et détachée, où le second degré règne avec sérénité. Là où le pari est réussi, c'est que l'humour fonctionne, mais pas au détriment de la tension. Les situations sont tendues, l'atmosphère crispante, les dialogues aiguisés et Tanner (Ben Foster) constamment prêt à dégainer, à cogner, à hurler, à foirer. Son comportement est le fil rouge de l'histoire. Ex taulard incapable de se réinsérer et trop impulsif, il n'en fait qu'à sa tête (de mule). Il fait basculer l'intrigue par ses coups de sang. Lorsqu'il décide, sans concerter son partenaire, de braquer une autre banque seul, il met le plan en péril. Il en fait trop, il est aussi énervant qu'émouvant, il est l'esprit du film. Il est l'ennemi de tout le monde et pour toujours: c'est un Comanche.

Amis des siens

Mais derrière la testostérone et la virilité, derrière ces gesticulations et ces excès, on sent l'amour. Cet amour, singulier et radical lui donne la rage de se battre comme un fou, comme un Comanche afin d'aider son frère à retrouver tout ce qu'il a perdu. Pour l'aider, il est prêt à tous les sacrifices et à toutes les folies, quitte à y laisser des morceaux. Car ici, la confrontation tant attendue n'est ni vaine ni gratuite. Le film n'est pas seulement un objet esthétique animé par une violence gratuite et poseuse, il est porté par une question morale : Qu'est-on prêt à faire pour protéger les siens? Ou, pour paraphraser Jeff Bridges : " Qu'est-ce qu'on ne ferait pas pour ses enfants ? "

Le dernier tiers du film est assez prévisible et on regrettera quelques facilités de scénario. Il manque un élément perturbateur, un rebondissement pour sortir des sentiers battus et nous emmener ailleurs. Pas de coup de génie ou de grain de folie donc, mais un film plutôt plaisant et agréable qui ne se dédouane pas et qui tente de répondre honnêtement à la question qu'il pose. En permettant à ses personnages d’aller au bout de leurs intentions, il livre une réponse personnelle. Il préfère se battre pour ses idées et ses désirs plutôt que d’accepter la misère sociale sans broncher. En cela il est radical et politique, et pour cela, il vaut la peine d'être vu et raconté.

Une critique de Julien Rombaux

Retrouvez ci-dessous la critique audio du film dans Transmission, le podcast audio du Passeur critique :

Durée : 1h43

Date de sortie FR : 07-09-2016
Date de sortie BE : 21-09-2016
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 23 Octobre 2016

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