Critique de film
Ce sentiment de l'été

Lorsque Mikhaël Hers parle de Ce Sentiment de l’Été, son second long-métrage, il le présente comme une ode à la vie, ici construite aux travers des étapes d’un deuil auquel on ne s’attendait pas. Néanmoins si ces thématiques sont évidemment centrales à l’histoire qu’il nous raconte, son film nous semble davantage être le portrait saisissant d’une nouvelle génération qui, loin de se définir par une position sociale, une activité professionnelle ou même une passion dévorante qu’il faudrait poursuivre pour trouver le chemin à suivre, se constitue plutôt en flottements, et s’agrippe à l’imprévisible qui nourrit cet espoir fugace de se sentir enfin vivre. Ses deux protagonistes, Lawrence et Zoé, n’ont pas vraiment de métier au sens propre du terme, bien que l’on sache que Zoé travaille à mi-temps comme réceptionniste dans un hôtel de quartier. En vérité, elle pense tous les jours à quitter cet emploi, pour faire autre chose, mais ne s’y résout jamais. Chez Hers, « faire autre chose » ne signifie donc pas trouver sa voie au sens conventionnel du terme, pas de vocation nécessaire, pas de vie de famille idéale. L’épanouissement de ces deux jeunes trentenaires n’est pas une chose sur laquelle ils ont le contrôle, c’est en fait une question d’attitude face à la vie, un lâcher prise inévitable, l’émancipation d’une individualité qui grandit au fur et à mesure qu’ils se laissent tous deux gentiment emporter par des émotions ravageantes.

Sasha, une jeune femme de trente ans, se réveille un beau matin d’été aux côtés de Lawrence, son compagnon. Elle ne quitte son lit que pour se lover à nouveau, cette fois dans la lumière blanche qui baigne son appartement berlinois. Elle s’adonne alors à ses rituels matinaux, puis finit par traverser son quartier pour se rendre à son atelier de sérigraphie, sans un mot. Cette enveloppante séquence d’ouverture est imprégnée de tant de douceur qu’elle réussit à nous captiver par le portrait d’un quotidien enviable, dans lequel même le choix de la couleur d’un tee-shirt semble refléter jusqu’à la considération philosophique la plus sublimée. Le film y prend déjà une teinte rohmérienne, le soleil aidant, que l’on retrouvera plus tard grâce au casting, avec l’apparition de Féodor Atkine et Marie Rivière dans le rôle des parents de Sasha.

À la fin de cette merveilleuse séquence, Sasha meurt abruptement. Le sol semble se fendre sous sa chute; le séisme tectonique s’amorce et se relayera dans les corps de Lawrence, son compagnon, et dans celui de Zoé, sa soeur. Comme dans tout choc tectonique -et dans tout déplacement de réalité- il y a des choses qui s’éloignent et d’autres qui se rapprochent. Lawrence et Zoé se rapprochent, évidemment, et c’est ici que nait le film de Mikhaël Hers qui réussit à catalyser dans cette relation indéfinissable quelque chose de bouleversant, qui dépasse alors ses simples personnages. 

Lawrence (Anders Danielsen Lie) et Zoé (Judith Chemla) vont vivre le deuil de Sasha à la fois ensemble et séparément. Nous les suivrons aux détours d’un triptyque narratif un peu trop académique, qui se dépliera au travers de trois étés, dans trois villes différentes : Berlin, Paris et New York. Là non plus, il n’est pas question de crier à l’originalité en ce qui concerne le choix des lieux. Il ne s’agit cependant pas d’une considération qui mérite que l’on s’y attarde, quand le vrai défi de réalisation se trouve ailleurs. En effet, une fois arrivée à New York, dernière étape du marathon, l’intention s’épuise d’elle-même. Ce n’est cependant pas le décor qui est à blâmer, mais plutôt l’amorce d’une résolution narrative -sur laquelle nous reviendrons plus tard, qui semble remettre en question tous les fondements du propos jusque là défendu.

Les deux premiers tableaux du film sont cependant très émouvants, très doux et très tragiques à la fois. Hers réussit habilement à créer un équilibre parfait entre toutes les données de son scénario qui semble couler de source. Sa tâche est évidemment facilitée par la présence formidable d’Anders Danielsen Lie. Pourvu d’une physionomie singulière, il incarne magnifiquement l’introspection distante, sombre et tourmentée (qu’on lui connaissait déjà depuis Oslo, 31 Août), et réussit avec génie à la bazarder d’un sourire, un seul, qui a la capacité fascinante d’illuminer non pas seulement son visage, mais bien toute une séquence de film. Ce sourire est parfois l’expression franche d’un contentement évident, mais il est surtout souvent le surgissement doux-amer d’une de ces interstices émotionnelles particulièrement douloureuses, de celles que l’on se sent pourtant privilégié de ressentir.

Après le choc représenté par la mort de Sasha, Zoé et Lawrence perdent tous les deux l’emprise qu’ils pensaient avoir sur leur vie. Tout devient fragile, rien n’est plus jamais certain. Pourquoi pas, alors, choisir de ne pas se précipiter à nouveau vers un but précis, de ne pas se faire de promesses aliénantes. Pourquoi ne pas choisir de lâcher prise, enfin. L’intuition géniale qui a poussé Hers à ne pas inscrire la relation de Lawrence et Zoé dans les carcans sociétaux, ou même psychologiques, que l’on connait tous (sont-ils amoureux, ou ne le sont-ils pas, au final, on s’en fiche) permet la cristallisation d’un discours sur notre relation à la finitude (la fin d’une relation amoureuse, celle d’une période de sa vie, la mort, etc.), mais aussi sur nos rapports aux autres et ceux avec soi-même. Comment se sent-on plus vivant que jamais à travers la douleur? Quel est donc cet étrange besoin que nous avons de l’autre? Et comment permettre au passé de survivre en nous sans qu’il ne nous tue?

Ces très justes questions sont posées avec toute la résonance cinématographique qu’elles méritent : Hers ne filme quasiment que sous le spectre des « golden hours », cette heure magique, qui diffuse la lumière la plus photogénique aux petites heures du matin ou au coucher du soleil. Poser la question de la finitude en nous enveloppant des moments de deuil quotidiens que nous faisons, tantôt de la nuit, tantôt du jour, c’est oser inscrire son discours dans une tradition littéraire et picturale qui nous dépasse, une démarche qui semble ici tout à fait à propos. 

Malgré toute la résonance de ce cadre bienveillant et apaisant, l’ambivalence des sentiments sur lesquels nous déambulions avec beaucoup d’affection nous sont finalement arrachés par une fin qui ne sait comment se montrer à la hauteur de ses personnages et, surtout, à la hauteur d’un discours qui nous avait pourtant séduit. Le film que nous étions en train de regarder semble ainsi avoir été soudain dérobé par l’arrivée d’un personnage tardif, sans fond, artificiel, qui amorce une re-standardisation de la notion de liberté qui nous avait été vendue jusque là. Il est néanmoins possible de se consoler par l’aspect purement formel des dernières images tournées en Super 8; elles illustrent parfaitement la vision d’un cinéaste qui tente, à sa manière, de corrompre le passage du temps en réinvestissant le passé par le présent. Ces plans ont le grain du souvenir, mais sont en fait les bribes frappantes d’une continuité de la vie tout à fait spontanée. Ce temps circulaire, qui invoque la mémoire comme possibilité de survivre à la disparition, nous permet paradoxalement de faire le deuil d’un film qui nous donne le sentiment de s’être terminé de longues minutes avant le générique de fin.

Durée : 1h46

Date de sortie FR : 17-02-2016
Date de sortie BE : 17-02-2016
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Critique mise en ligne le 17 Février 2016

AUTEUR
Margaux Latour
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