Critique de film
Ca

Contexte

Jonglant entre deux époques et sept personnages principaux, Ça, publié en 1986, est un des romans les plus ambitieux, foisonnants et acclamés de Stephen King. Comme pas mal d’autres créations du pape de l’épouvante imprimée, le pavé a été adapté pour la télévision sous la forme d’une mini-série au tournant des années 80 et 90. Réalisée par Tommy Lee Wallace (Halloween 3 : Le sang du sorcier – 1982) et rediffusée un bon paquet de fois, cette version a marqué nombre d’addicts du petit écran, grâce notamment à la justesse des jeunes interprètes et à la composition du grand Tim Curry dans le rôle du clown Grippe-Sou. En 2014, alors qu’une adaptation cinéma est en chantier depuis plusieurs années, le projet est annoncé en deux parties après le succès de la série True Detective réalisée par Cary Fukunaga, l’homme placé par la Warner aux manettes du projet Ça. Après divers différents artistico-budgétaires, la réalisation échoit finalement à Andrés Muschietti, auréolé du succès de Mama (2013).

Le club des ratés contre Grippe-Sou le clown cabriolant

1988. Dans la petite bourgade américaine de Derry, des enfants disparaissent mystérieusement. Parmi eux Georgie, le petit frère de Bill « le bègue », leader d’une petite bande bientôt rejointe par Ben le petit gros, Beverly la fille de la bande et Mike l’Afro-Américain de service. Tous sont hantés par la vision du terrifiant clown Grippe-Sou, qui connaît leurs peurs les plus intimes. Les sept membres de l’autoproclamé « club des ratés » décident d’unir leurs forces pour combattre « Ça », l’entité maléfique intrinsèquement liée à leur petite ville, un Mal dont Grippe-Sou n’est que l’incarnation la plus commune.

Doudou

La notion d’adaptation, au sens strict du terme, est assez révélatrice pour analyser l’échec patent de Ça version 2017. L’un des rares choix significatifs du trio de scénaristes (sans doute aidé par une armée d’exécutifs) est de déplacer l’intrigue du roman des années 50 vers les années 80. Soi-disant pour que le deuxième volet à venir colle avec l’époque contemporaine, ce choix opportun permet surtout au film de surfer sur la vague rétro eighties au goût du jour. Outre la présence à l’écran de Finn Wolfhard, figure centrale de la série/revival Stranger Things (2016), le film multiplie les clins d’œil plus ou moins explicites à Gremlins (1984), Les Goonies (1985), Ghostbusters (1984), Evil Dead (1981), la série V (1983), jusqu’à reprendre pour son propre compte la sublime idée des disparitions des personnages en fondus enchaînés au Stand By Me de Rob Reiner (1986), un effet visuel et narratif ici presque tout à fait vidé de sa substance dramatique. En tous points, ce saut temporel est une fausse bonne idée : les morceaux musicaux empruntés aux années 80 se révèlent incapables de transcender la scène qu’ils illustrent et ne font qu’attirer l’attention sur eux-mêmes, la reconstitution aligne les passages obligés façon petit musée de l’imaginaire des eighties et enfin, la référence incongrue au groupe New Kids on the Block participe d’un humour parasite qui surcharge encore un film épuisant qui s’apparente à un sprint narratif de 2h15.

C’est comment qu’on freine ?

Sans doute craintifs face aux hordes de fans scrupuleux de l’œuvre originale, les autres « choix » d’adaptation du matériel littéraire pour l’écran manquent singulièrement de radicalité. Les auteurs veulent tout simplement trop en mettre : sept personnages principaux, avec chacun leurs traumas, leurs back stories, leurs foyers, c’est trop pour Andrés Muschietti. Courant perpétuellement après son récit, le jeune cinéaste tire en tous sens et traite tout à la même mesure, soit pied au plancher. Ça est frénétique, surdécoupé, gavé jusqu’à la gueule de séquences expédiées en quelques secondes, comme monté sous cocaïne. À l’exception des scènes concernant le personnage féminin de la bande (et encore), le film ne prend guère le temps d’exposer conséquemment les personnages et leurs conflits individuels, soit les fameux traumas liés aux « monstres réels » du récit original (majoritairement les parents). Dès lors, le film échoue à retranscrire l’essence même de l’œuvre de Stephen King.

BOUH !

Si aucun personnage n’existe suffisamment à l’écran, pourquoi diable aurais-je peur ? Chimie subtile, la peur au cinéma requiert l’identification du spectateur (et donc la question cruciale du « point de vue » depuis lequel mettre en scène), la gestion du rythme de l’action et de l’espace scénique par le découpage et le montage, le recours à l’horreur au sens pictural du terme (le gore, le monstre) ou encore la bande sonore. Ici, l’identification est nulle, le rythme effréné, le monstre surexploité, la musique tonitruante. Andrés Muschietti enfile les jump-scares comme des perles en surchargeant sa bande-son et en recourant presque systématiquement à un unique gimmick visuel recyclé de son œuvre précédente (la course subite du monstre vers l’objectif). C’est un vrai drame, mais Ça ne fait jamais peur. Au lieu de cela, il vous hurle dans les oreilles pour vous faire sursauter. Confondant suspense et surprise, Andrés Muschietti devrait potasser son Hitchcock/Truffaut.

Au secours

Ça version 2017 est à peine sauvé par quelques idées visuelles séduisantes (le sang dans la pluie, la bave de Grippe-Sou, les cadavres en flottaison) et sa troupe de jeunes comédiens valables auxquels on inflige des dialogues lestés des explications qu’on a échoué à transmettre par des moyens strictement cinématographiques. Plus qu’un film, Ça s’apparente à un train fantôme géant sorti de l’esprit dérangé d’un éjaculateur précoce sadique. Assez logiquement, on est content quand ça s’arrête. Il semble néanmoins que le public aime être malmené : succès au box-office US aidant, la suite devrait être greenlightée dans les jours à venir et entrer en production au printemps 2018.

Durée : 2h15

Date de sortie FR : 20-09-2017
Date de sortie BE : 06-09-2017
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 11 Septembre 2017

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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