Critique de film
Broken

Le mélo anglais sur l’enfance, à coup de déterminisme social, s’appelle cette année Broken. Il s’en vient après beaucoup d’autres dont This Is England, Fishtank et Boy A. Et d’ailleurs, c’est le scénariste de ce dernier qui s’est attelé à celui-là. Les tires larmes juvéniles outre Manche, c’est un peu comme les Miss France: ils offrent toujours le même programme émotionnel (ici la misère éclaircie par des blagues de gosses auxquelles succèdent les larmes rédemptrices), ne changent à peu près rien à leur discours (difficile d’échapper à la fatalité), arborent à peu près le même style (à la fois terne, brute : le chic « Sundance ») tout en misant sur LA petite différence.

Dans le cas spécifique de Broken, la jeune héroïne est malade. La vie lui en parait plus précieuse. Il lui faut profiter de chaque jour comme s’il s’agissait du dernier. Elle le raconte en contant les mésaventures de son sinistre quartier. Evidemment, elle est adorable, pétulante, exubérante. Elle possède un sacré caractère et ne se laisse jamais dicter sa conduite par des adultes irresponsables. Seulement, elle est aussi d’une naïveté confondante, voit exclusivement le beau chez chacun et Broken narre comment elle va sortir  de cet état d’enfance, de ce petit paradis banlieusard qui se révélera, à la suite d'une fausse dénonciation, un enfer. Ou comment une petite lâcheté inaugurale va provoquer des catastrophes en chaine et réveler les faiblesses de chacun. A première vue, ca ressemble donc à une version moderniste de Ne Tirez Pas Sur L'Oiseau Moqueur, chef d'oeuvre littéraire d'Harper Lee dont le protagoniste principal, un père justicier qu'avait jadis campé Gregory Peck (1), est devenu le héros préféré de nos cousins américains. 

Malheureusement, Broken ne possède pas la dignité de son modèle. D'abord Rufus Norris, dont c'est le premier film, se révèle incapable à cerner un vrai sujet tant il alterne les points de vue sans cohérence.  Impossible de savoir exactement ce que montre le film. Mais surtout dans son univers suffocant, irrespirable, il enferme d'emblée tous ses personnages dans des vignettes qui les condament à l'avance. Le plus proche des voisins s'avère ultra violent, expéditif et sourd à toute résolution. Ses filles sont des dévergondées décérébrées, petites garces que l’on nous invite à haïr, à maudire, à exécrer pendant plus d’une heure. Et Dieu sait que Norris s’escrime à nous voir leur souhaiter le plus grand des maux à ces demoiselles. Quant aux victimes, ce sont tous des justes et ils sont cabossés par une existence qui ne leur a pas fait de cadeaux: un gamin demeuré, une fillette malade donc, un père courage épuisé (Tim Roth), un gentil cocu loyal et un brin lâche (Cillian Murphy). Voilà pour le portrait social observé à la loupe d’une focalisation sur une banlieue toute de briques et de promiscuité. Le film ne sort jamais de ces stéréotypes. Il ne les explore réellement qu'au détours de deux trois bavardages entre Tim Roth et la jeune femme dont il tombe amoureux. Seuls moments de répit dans ce programme dénonciateur et vaguement sociologisants où se dessine les ombres des portraits des deux personnages. 

Au risque de passer pour cynique (on nous promet sur les affiches un film « bouleversant »), il convient toutefois de se mettre à la hauteur d’un long métrage qui enchaine les vignettes musicalisées par Damon Albarn, enferme les personnages dans des postures, ne leur laisse aucune chance d’exister avant d’être tous, et le spectateur avec, piégés par un final ultra violent et rédempteur. Après nous avoir fait haïr jusqu'au sang les bourreaux et pleurer leurs victimes dans des montages « clipés » hauts en couleur où l’on alterne joie juvénile et tristesse adulte, le cinéaste plonge son petit théâtre de pantins dans un bain de sang grand guignolesque pour laver in extremis tous ceux qui s’étaient salis. Dans ce sursaut final de surmoi qui tente de racheter la terre entière, le film n’en paraît que plus superficiel et désagréable. Le spectateur lui-même, après avoir souhaité en silence l’horreur vengeresse, sort KO de ce premier essai manqué par un metteur en scène de théâtre qui semble avoir pris au pied de la lettre l’expression « coup de poing ». 

Adaptation au cinéma en 1962 sous le titre en Français Du Silence Et Des Ombres et réalisé par le trop méconnu Robert Mulligan. 

Réalisateur : Rufus Norris

Acteurs : Tim Roth, Cillian Murphy, Bill Milner

Durée : 01h30

Date de sortie FR : 22-08-2012
Date de sortie BE : 30-01-2013
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Critique mise en ligne le 21 Août 2012

AUTEUR
Frédéric Mercier
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