Critique de film
Body Double

Le kitsch délicieusement pervers de Body Double pratique un art consommé de la citation. Si on y retrouve des clins d'yeux à Billy Wilder (Sunset Boulevard) ou de manière prédictive à David Lynch (Mulholland Drive), il est avant tout la parfaite synthèse de deux films du maître Hitchcock, Sueurs Froides (Vertigo) et Fenêtre sur cour (Rearwindow). 

Jake Scully (Craig Wasson), à ne pas confondre avec la Scully de X-files ou le Jake Sully d'avatar mais bien avec le Scottie de Vertigo, est un acteur raté de série B qui n'est même pas capable de tenir une scène jusqu'au bout parce qu'il est paralysé par la claustrophobie (double scène de cercueil, d'ascenseur et de couloir). Scottie (James Stewart) dans Vertigo était quant à lui en proie au vertige mais subissait cette même incapacité d'action (le terme "action" employé à de multiples reprises tout au long du film) que des analyses psychanalytiques ont comparé à de l'impuissance. En ce sens, et si De Palma dévoile érotiquement l'oeuvre d'Hitchcock, on peut comprendre que le film démarre par une scène où Jake Scully découvre sa femme dans le lit conjugal en plein orgasme avec un amant. Débarqué du film dans lequel il tourne (Body double est surtout une critique ouverte de la médiocrité de l'industrie hollywoodienne), Jake se fait prêter un appartement par un autre acteur Sam Bouchard (Gregg Henry). Depuis cet appartement délirant, luxueux et futuriste, Jake qui s'ennuie autant que James Stewart dans Fenêtre sur cour (Stewart avait la jambe dans le plâtre), passe son temps à observer sa voisine exhibitionniste par l'objectif d'un téléscope et comme James Stewart, son fantasme voyeuriste va nourrir un meurtre auquel il va assister dans la plus grande impuissance (digne d'un rêve où on ne parvient pas à avancer).
 
 
Body Double, traduit le plus simplement par "doublure", envisage tout autant le dévoilement des perversions sexuelles inscrites dans l'oeuvre d'Alfred Hitchcock que la dénonciation d'images cinématographiques presque publicitaires aujourd'hui passées dans l'inconscient collectif du spectateur. Au travelling tournoyant de VertigoDe Palma substitue deux travellings tournant, à chaque fois lors de scènes de baiser avec les deux personnages féminins, mais celles-ci sont affreusement baroques et outrancières bien aidées en cela par la musique Pino Donnagio. C'est hideux mais assumé.
 
Jake Scully est en proie à toutes les perversions sexuelles mais malgré lui. Si c'est bien son voyeurisme ou sa curiosité (finalement comment choisir entre les deux) qui le poussent à suivre Gloria Revelle (Deborah Shelton), sa richissime voisine, c'est aussi sa paranoïa et sa claustrophobie qui en font d'elle une victime. C'est en n'agissant pas qu'il la condamne et c'est aussi parce qu'il est pris de catatonie qu'il est viré du tournage. Le scénario peut être lu comme une grande métaphore de la frustration de l'acteur sur un plateau de cinéma, torturé et broyé par la machine, manipulé par le réalisateur (lors d'une scène de cours de théâtre, le professeur pousse d'ailleurs Scully dans ses derniers retranchements en l'humiliant publiquement), Sam Bouchard l'acteur se serait substitué au réalisateur du film de série B, le baiser du vampire, dans lequel Scully tient au début et à la fin du film le rôle de vampire. Tout comme le policier qui enquête sur le meurtre et qui interroge Scully avec la pugnacité d'un directeur de casting. Frustré et impuissant, Scully finit par devenir fétichiste, pour jouir de Gloria Revelle, il est condamné à lui voler une culotte comme d'autres lui déroberont ses bijoux.
 
 
Si Fenêtre sur cour est à l'évidence cité à de nombreuses reprises, c'est surtout à Vertigo que de Palma rend hommage. Gloria Revelle est doublée par une actrice porno (Holly alias Melanie Griffith) comme Judy par Madeleine dans Vertigo (Kim Novak jouait alors les deux personnages en changeant de couleur de cheveux). Là aussi, l'obsession du voyeur doit être abusée, il est amené à prendre l'une pour l'autre et alors qu'il échoue à faire l'amour avec Gloria l'aristocrate, il parvient lors d'une scène fabuleuse où résonne Frankie Goes to Hollywood (Relax) à faire jouir l'actrice porno (If you want to come, relax don't do it), c'est avec elle qu'il dépasse son impuissance sous le regard des caméras, comme si l'acteur aujourd'hui (enfin au coeur des années 80) n'avait plus d'horizon que dans un cinéma cheap par excellence, un cinéma à l'ambition qui se résume au titre du film en question Holly does Hollywood (Holly se fait Hollywood). Tout comme dans Vertigo, Scully - Scottie a du désir pour la doublure mais c'est la vraie qu'il convoite. Elle lui reste à jamais inaccessible parce qu'elle meurt sous ses yeux impuissants. Lors de la dernière scène du film, alors qu'il enlace sous la douche le premier rôle féminin du film, un cut est prononcé par le réalisateur, les mains de Scully sont maintenues à bonne hauteur par une règle métallique et la doublure poitrine entre en action. Au cinéma, on propose du rêve mais il est désespérément faux. 
 
Scully a une obsession pour Gloria Revelle qu'il observe parce qu'il est un personnage sexuellement frustré et qu'il tire du plaisir de l'insatisfaction. Il la suit dans la rue, la mire au téléobjectif, la surprend dans une cabine d'essayage, écoute ses conversations téléphoniques avec une discrétion rare (euphémisme tant il est collé à elle, la caméra de De Palma le rapproche constamment d'elle par un effet d'optique alors que sur les plans larges - magnifiques d'ailleurs dans le centre commercial - c'est toute l'action qui se déroule sous nos yeux et non plus le corps à corps empêché) mais ne parvient pas à réellement la posséder. 
 
Ce voyeurisme obsessionnel frustré est à l'oeuvre de tout rapport entre l'oeuvre de cinéma et le spectateur. Body Doubleévoque Hitchcock pour une relecture érotique et kitsch de deux de ses films, dénonce la paupérisation artistique du cinéma en proie à des impératifs commerciaux (on remplace un acteur par un autre, on ne produit plus que ce qui rapporte) en jouant constamment sur la métaphore de l'industrie (comme le fera plus tard Lynch dans Mulholland Drive) mais surtout il parle de notre rapport au cinéma avec un plaisir presque pervers, lui aussi, car dans toute cette histoire les plus grands impuissants ce sont les spectateurs qui fantasment par le truchement de l'écran sur des vies et des corps qui ne leur appartiendront jamais. 
 
Durée : 1H54

Date de sortie FR : 26-10-1984
Date de sortie BE : 26-10-1984
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 25 Juillet 2012

AUTEUR
Cyrille Falisse
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Créateur et rédacteur en chef du site, j'ai toujours eu deux maîtresses : l'écr...
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