Critique de film
Blade Runner 2049

Blade Runner, monument de science-fiction et œuvre matricielle qui irrigue le cinéma depuis maintenant plus de trente ans, se voit offrir une suite par le talentueux Canadien Denis Villeneuve (Incendies). Toujours écrit par Hampton Fancher (accompagné de Michael Green) et produit par Ridley Scott, Blade Runner 2049 est un objet tétanisant, aventureux et plein d’audace.

Le temps retrouvé

K (Ryan Gosling, neurasthénique idéal) est un Blade Runner androïde, une nouvelle génération plus obéissante, qui chasse les réplicants moins sages et révoltés. Au détour d’une mission, qui rappelle la brutalité de Sicario, K va déterrer les restes d’un réplicant. Comme un archéologue, il va remuer le temps et le faire ressurgir. Il faudra aussi partir à la recherche d’un enfant disparu comme dans Prisoners. Denis Villeneuve connaît bien le temps, c’était le sujet de son précédent film Premier Contact, mais c’est surtout la sève de Blade Runner. C’est le manque de temps qui motivait les réplicants à rencontrer leur créateur dans l’œuvre originelle puis à converser sur le vertige temporel dans un final iconique.

Comme pour Twin Peaks : The Return cette année, on retrouve des personnages plusieurs décennies plus tard, des visages familiers mais vieillis. Blade Runner 2049 est une enquête qui avance dans le temps sans urgence. K se rend aux archives souterraines comme tout bon film de détective ; il rencontre des anciens, Gaff (Edward James Olmos) puis Deckard (Harrison Ford) ; il consulte une mystérieuse femme qui conçoit les souvenirs des réplicants dans une belle scène visuellement douce, contrepoint absolu dans cette agglomération de noirceur.

La mémoire se délite dans un monde harassé qui n’est pas à l’abri d’un black-out électromagnétique. La civilisation est une ruine fantomatique faite d’hologrammes spectraux, notamment celui d’Elvis qui chante de manière saccadée dans le vide ou de Frank Sinatra emprisonné dans un juke-box. Le temps est une question et même un enjeu esthétique, en creux, de chaque instant.

Blade Runner, une atmosphère

À contrario d’un Ghost In the Shell de Rupert Wyatt (2017), où l’univers futuriste était inerte et désincarné, le monde dépeint dans Blade Runner 2049 est sidérant. Le marketing a astucieusement incorporé sur internet une série de trois courts-métrages honnêtes qui permet de contextualiser l’univers complexe et abouti du long métrage : Black Out 2022 ; 2036 : Nexus Down et 2048 : Nowhere to Run.

Le film de Villeneuve a sauvegardé la substantifique moelle de l’œuvre de Ridley Scott : des questions politico-philosophiques mais surtout son atmosphère sans pareille. Une météo exécrable qui exacerbe les sentiments, avec un soin particulier apporté à la pluie qui ruisselle sur les vitres, de la neige, du brouillard et de la grisaille, du dérèglement en somme. La vision de ce Los Angeles désœuvré, à la fois terrifiante (ferme sans verdure, urbanisme froid, décharges à ciel ouvert) et réaliste avec ces signes reconnaissables (Atari, Sony et même Peugeot). Ce monde est aussi abrasif : K, androïde rejeté par l’humanité, est brutalisé tandis que son visage ensanglanté, marqueur d’une dérive sociétale, rayonne sous les néons de la ville.

Cet environnement lumineux est un parfait terrain de jeu pour le directeur de la photographie surdoué Roger Deakins (Fargo, No Country for Old Men, Skyfall) qui façonne une image éclectique avec une palette de gris, de bleus, d’orangés : à rester bouche bée. Denis Villeneuve réussit à composer une œuvre très personnelle dans cette gigantesque symphonie et à parsemer le film de ses obsessions visuelles. Dans tous ses longs métrages, on retrouve des personnages filmés à travers des vitres, derrière des parois souvent embuées. L’écran fait que l’on bute sur le réel, ce qui fonctionne merveilleusement bien avec Blade Runner tant il est compliqué de distinguer un humain d’un réplicant ou d’un hologramme dans cette société poreuse. La mythique musique de Vangelis a laissé place aux sons électroniques assourdissants de Hans Zimmer et Benjamin Wallfisch, moins harmoniques et plus tapageurs.

Spectaculairement intimiste

Ce qui surprend le plus dans ce Blade Runner 2049, c’est son rythme lent et contemplatif, à mille lieues de la cadence imposée des blockbusters contemporains. L’intrigue est ténue mais limpide, plutôt avare en scène d’action. Même le dernier affrontement, qui se joue avec un sens de la scénographie remarquable, s’avère minimaliste, épuré et diffus. Le film préfère s’attarder sur la déambulation et l’errance de K dans sa quête existentielle. On est alors plus proche d’Andreï Tarkovski que de Ridley Scott dans la période contemporaine d’Alien Covenant (2017).

La séquence la plus impressionnante se déroule dans un appartement, en secret, avec Joi (Ana de Armas), un hologramme protéiforme qui serait l’équivalent de Samantha dans Her de Spike Jonze. Cet hologramme tente de synchroniser ses gestes avec un humain dans une scène émouvante pour devenir tangible et trouver le contact avec K. Une explosion de formes pixélisées, synaptiques, éblouissantes.

Dans une ambiance onirique, cotonneuse mais brutale, les protagonistes sont de doux rêveurs (des moutons électriques ?) emprisonnés dans un cauchemar, ce qui rend le film désaxé et profondément mélancolique. Hollywood propose une grosse machine, mais une belle machine qui pense et qui émeut. Blade Runner 2049 s’impose ainsi non pas seulement comme le meilleur blockbuster de 2017 (avec Logan) mais comme l’un des meilleurs films de l’année tout court. 

Durée : 2h44

Date de sortie FR : 04-10-2017
Date de sortie BE : 04-10-2017
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Critique mise en ligne le 06 Octobre 2017

AUTEUR
William Le Personnic
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Amoureux du cinéma et de l’art pour mieux comprendre le monde, veilleur et archiviste de l’image, c...
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