Critique de film
Belladonna

Il faut imaginer le public familial de la Berlinale de 1973, découvrir en guise de « dessin animé tout public» indiqué par la programmation, l'ovni psychédélique et pornographique de Mushi Production. Le studio japonais était pourtant déjà connu pour ses animations adultes, instillant un érotisme facétieux dans les Milles et une Nuit (1969) et Cléopâtre (1970). Son directeur Ozamu Tezuka, génial créateur d'Astro Boy, a cette fois confié la baguette à Eiichi Yamamoto qui entraîne la petite équipe dans une exploration hallucinogène et érotique d'un essai français du 19ème siècle. Son film repart sous les huées, considéré par certains critiques peu inspirés comme le pire film d'animation de l'histoire. Au passage le studio Mushi, déjà au bord du gouffre, sombre pour de bon. Et la Belladonna of Sadness (le superbe titre original) tombe dans l'oubli, si ce n'est de quelques cinéphiles passionnés et autre férus d'animation. C'est donc une excitante surprise de voir surgir des limbes cette belle endormie à la réputation sulfureuse, restaurée en 4K par Cinelicious.

Sorcière New Age

Jean et Jeanne sont deux paysans, ayant pour seule richesse leur jeunesse, leur amour et leur beauté. Jeanne surtout, des cils comme des papillons noirs et une chevelure vivante qui prendra au cours du film toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Leur vie est un conte fleurie sur lequel plane l'ombre menaçante du château voisin où règne un seigneur démoniaque. Droit de cuissage et noblesse oblige, Jeanne est violée, Jean mutilé, les paysans alentours pillés et affamés. Belladonna est une libre inspiration du roman de Michelet La Sorcière, réquisitoire contre l'obscurantisme féodal et religieux. Les troubles du Moyen-âge résonnent dans le déchaînement des années post-68 marquées par la libération sexuelle et les combats féministes. Dans la relecture de Yamamoto, Jeanne puise une force nouvelle dans l'affirmation de son identité sexuelle. Une nuit de désespoir, elle est visitée par un génie espiègle qui glisse le long de ses cuisses et grossit à mesure que s'accroît son plaisir. La jeune et jolie paysanne pactise avec ce phallus diabolique ou diable phallique et devient une puissante sorcière, suscitant à mesure que son pouvoir et sa popularité s'accroissent, la haine et le désir du seigneur voisin. Jeanne devient alors le symbole de la résistance à l'oppression patriarcale et féodale. Dans une scène hallucinatoire de danse sensuelle, elle répond aux flammes pour entraîner les paysans dans un sabbat sexuel et révolutionnaire, dégageant une énergie qui fait trembler les murs de la forteresse.

Révolution esthétique et érotique

Belladonna est un monument d'avant-garde, de la musique de Sato, savant mélange d'acid jazz et de rock psychédélique, à l'érotisme cru de séquences orgiaques, nourries par l'inventivité folle du dessin : les sexes deviennent girafes, éléphant ou tortues anthropomorphes en 69 formant une boule de plaisir. Malgré, et peut-être à cause même des difficultés financières du studio, chaque plan témoigne d'une nouvelle audace créative. Pastel, aquarelle ou simple plume, les techniques et les styles s'entrechoquent, faisant fi des codes de l'animation. A défaut de perfection ou même d'unité formelle, le film est une exploration permanente, un bouillonnement d'idées puisant à la fois dans le pop art et le mouvement art déco. Il faudra au spectateur d'aujourd'hui, habitué au montage rapide et au réalisme des mouvements, quelques efforts pour rentrer dans la lenteur contemplative des planches filmées. L'animation est en effet réduite au minimum. Le plus souvent, la caméra glisse le long de grandes fresques composites, et zoome soudain sur de longs corps figés dans un cri de douleur. Le mouvement ne semble être qu'au service de l'érotisme et révèle alors tout le talent des animateurs du studio : les désirs s'animent en formes florales ou animales, les corps et cheveux s'emmêlent au rythme des mélodies psychédéliques.

Hymne à la création, conte féministe, Belladonna est une véritable bijou dont la ressortie après 43 ans d'oubli prouve qu'il n'a en rien usurpé son titre de de film culte. Courez-y !  

Réalisateur : Eiichi Yamamoto

Acteurs : Tatsuya Nakadai

Durée : 01h33

Date de sortie FR : 15-06-2016
Date de sortie BE : 15-06-2016
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 19 Juin 2016

AUTEUR
Anne Bellon
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