Critique de film
Ava

Présenté à la semaine de la critique au dernier festival de Cannes, où il remporta le prix SACD et l’indispensable Palme Dog, Ava est un récit initiatique fougueux et enthousiasmant au bord de l'océan, territoire symbolique de tous les possibles.

Première fois

Ava est un film de premières fois. La première fois pour Léa Mysius qui réalise son premier long métrage, comme pour sa jeune actrice solaire Noée Abita, ainsi que pour l'équipe technique, inexpérimentée pour la plupart. Mais c'est aussi les premiers émois amoureux d'Ava, 13 ans, et les premières expériences de son corps changeant. Son corps d'adolescente qui se meut en corps de femme est aussi malmené par une cécité se rapprochant à grand pas. C'est cette idée de première fois qui rend Ava si malicieux, parfois maladroit, mais qui déborde de vie, comme si Léa Mysius filmait toutes ces choses pour la dernière fois, par peur que tout soit avalé par l'obscurité. Terreur de cinéaste. En effet, c'est en vacances auprès de sa mère (Laure Calamy) qu'Ava apprend que, petit à petit, elle perd la vue.

Un cauchemar doux et illuminé

Le premier plan du film s'ouvre sur un pan de plage dans le Médoc, bondé et bruyant. On pourrait presque être chez le Tati des Vacances de Monsieur Hulot, avant qu'un chien noir ne surgisse dans le champ pour se faufiler entre les corps des vacanciers tel une chimère. Si Ava a un habillage de film naturaliste, il est en fait parsemé d'allégories et de visions surréalistes, notamment dans une séquence de cauchemar, où l'œil est littéralement mis à mal, comme chez Buñuel. Léa Mysius, qui à l'origine a suivi un cursus de scénario à la Fémis, a co-écrit Les fantômes d'Ismaël d'Arnaud Desplechin où le personnage d'Ismaël, joué par Mathieu Amalric, était déjà atteint d'un syndrome étrange lié aux cauchemars. Cette substance de songe est vectrice d'images puissantes et alimente cette peur de ne plus rien voir qui plane sur le récit. Elle se traduit subtilement, visuellement, le film s’obscurcit, et s'avère même ouvertement politique, notamment dans une ligne de dialogue énigmatique : «C'est bientôt la fin de notre civilisation, lis les journaux, regarde autour de toi, tu n'y verras que du noir.» Pourtant, ce que l'on retient d'Ava, ce n'est pas tant son obscurité progressive et ses mauvais rêves mais plutôt ses fugues narratives et sa chaleur. Le film a été tourné en 35mm, chose assez rare pour un premier long métrage, et donne une dimension plus sensible aux matières: le sable des plages, les corps qui transpirent, l'argile que l'on s'étale sur la chair mais aussi la lumière, plus douce.

La fureur de voir

Si Ava est un film sensoriel, il est avant tout lié à la vision. La jeune fille a peur de n'avoir vu que la laideur du monde, avant d'être plongée dans le noir. Son parcours serait de partir à la conquête de la beauté. La beauté des traits du visage de Juan, ce jeune gitan duquel elle s'éprend et pour lequel elle part en fuite, ou de la beauté du geste dans une séquence musicale, sur le titre Sabali d'Amadou & Mariam, puisque comme l'indique les paroles, «avec toi chéri, la vie est belle.» Dommage que le dernier acte s'enlise et bascule dans un tout autre registre, et devient paradoxalement moins excitant puisque sur-écrit. Ava est supposée subtiliser des clés dans un camp de gitan alors que la nuit guette. Ce basculement dans le film de «gangster» rend Ava plus factice et moins passionnant.
   
Léa Mysius réalise néanmoins un premier film suffisamment percutant pour qu'on attende le suivant avec intérêt, au même titre que Thomas Cailley pour Les Combattants ou plus récemment de Julia Ducournau avec son Grave qui a tant divisé la rédaction.

Réalisateur : Léa Mysius

Acteurs : Noée Abita, Laure Calamy, Juan Cano

Durée : 01h45

Date de sortie FR : 21-06-2017
Date de sortie BE : (date indisponible)
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 23 Juin 2017

AUTEUR
William Le Personnic
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Amoureux du cinéma et de l’art pour mieux comprendre le monde, veilleur et archiviste de l’image, c...
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