Critique de film
Au revoir là-haut

Bien qu’adapté du très beau livre de Pierre Lemaitre, prix Goncourt 2013, Au revoir là-haut est une œuvre entièrement habitée par tout ce que l’on attend et aime dans le cinéma si singulier d’Albert Dupontel. Mieux, il en explore de nouvelles facettes, comme cette place de plus en plus prégnante de l’émotion sur le rire, à l’instar de ce que nous avions pu apercevoir dans 9 mois ferme. À 53 ans et en pleine possession de ses moyens, le réalisateur délaisse le masque du clown grimaçant pour celui du clown triste, à la croisée des chemins entre les univers de Chaplin et Keaton1.

Il était une fois

Novembre 1918, à quelques jours de l’armistice, alors qu’Allemands et Français attendent sagement de leurs dirigeants qu’ils mettent fin à l’infâme bourbier dans lequel ils pataugent depuis quatre ans, deux hommes, Albert Maillard et Édouard Péricourt, sont envoyés au front pour un ultime assaut. Enseveli par une explosion d’obus, Albert est sauvé in extremis par son compagnon d’armes qui voit son visage arraché par un nouveau tir de mortier. De retour sur Paris, Édouard, l’artiste à la gueule cassée, s’associe avec Maillard pour monter une arnaque aux monuments aux morts et se venger d’un pays plus soucieux de ses monuments que de ses survivants.

Retour vers le passé

Si dès les premières minutes du film, Dupontel ancre son film dans l’horreur des tranchées, bien loin de la représentation naphtalinée du cinéma français actuel qui confond trop souvent film d’époque et esthétique de carte postale, c’est pour mieux autopsier notre présent à la lueur du passé. Plus proche du J’accuse d’Abel Gance (1919) que d’Un long dimanche de fiançailles (Jean-Pierre Jeunet – 2004), Au revoir là-haut ne cède jamais à une forme de passéisme désuet pour rentrer dans le lard d’un système qui tire profit de la guerre et de la misère pour s’élever dans la société. Le sale gosse de Bernie (1996) s’est assagi mais n’a rien perdu de son mordant. Satire sur les profiteurs de guerre et autres prédateurs sociaux, Au revoir là-haut donne la parole aux oubliés de l’histoire (épisode hilarant du cimetière et de la tombe du Soldat inconnu), sans jamais évacuer la part d’ombre de ces nouveaux héros érigés en vengeurs. D’une inventivité constante, la mise en scène de Dupontel multiplie les astuces visuelles et poétiques pour ressusciter le doux parfum des années d’après-guerre, celui du cinéma muet, du Fantômas de Louis Feuillade (1913), ou celui plus tardif de Prévert, Carné ou Duvivier, sans jamais tomber dans l’exercice de style appliqué. Le film démontre, s’il le fallait encore, que le talent de conteur de Dupontel ne se limite pas au seul champ de la comédie noire à petit budget.

Reflet dans le miroir

Privé de parole, retranché derrière un masque qui change au gré de ses émotions, le jeune Péricourt (formidable Nahuel Perez Biscayart, déjà aperçu cette année dans 120 battements par minute) incarne le pari et la profession de foi d’Albert Dupontel d’orchestrer tout son film avant tout d’un point de vue visuel en lieu et place du verbiage habituel propre aux standards de notre production hexagonale. À ce titre, le trio comique formé par Nahuel Perez Biscayart, Albert Dupontel et la nouvelle venue Héloïse Balster témoigne de la dynamique d’un film où le rire et l’émotion surgissent toujours à contretemps de la parole, comme pour souligner l’inaptitude du verbe à retranscrire les émotions que traversent les personnages. Dès lors, il est assez peu surprenant de voir Dupontel jouer avec les reflets, verres et autres miroirs pour traduire sa volonté de revenir à un cinéma de la pure évocation par l’image, que cela soit au détour d’un gag (le vol de morphine chez les bonnes sœurs) ou lors de scènes plus dramatiques (la rencontre fortuite entre Maillard et son ex-fiancée).

La grande parade

Une fois de plus, si Dupontel s’octroie le rôle-titre (en lieu et place d’un Bouli Lanners prévu au départ) et fait appel à certains habitués de son cinéma (l’indispensable Philippe Uchan accompagné de Michel Vuillermoz et Philippe Duquesne), il accueille et révèle de nouvelles facettes d’acteurs pourtant déjà confirmés. En grand méchant sardonique, iconisé comme jamais dès sa première apparition dans les tranchées, Laurent Laffite prouve, avec une jubilation qui transparaît à l’écran, qu’après Verhoeven (Elle), il excelle à jouer les salauds. À ses côtés, Niels Arestrup, tout en retenue, tire lui aussi son épingle du jeu, notamment lors d’une très belle scène de confrontation avec son fils sur les toits de Paris, tandis qu’Héloïse Balster, Émilie Dequenne et Mélanie Thierry incarnent la raison de vivre de tous ces personnages meurtris par la guerre.

Les feux de la rampe

Au revoir là-haut apparaît comme un véritable aboutissement dans la carrière de Dupontel, fasciné par la guerre de 14-18 depuis bien longtemps et qui trouve là le moyen de s’affranchir du cadre de la comédie noire dans lequel il restait cantonné depuis des années. À l’image de sa magnifique affiche, d’une élégance folle, la mise en scène d’Au revoir là-haut est un enchantement de tous les instants. Si on peut regretter que dans son dernier quart le récit s’achemine un peu trop vite vers une conclusion en forme de happy end, ce revirement témoigne également de l’infinie tendresse du regard qui lie le cinéaste à ses comédiens, au-delà même des personnages qu’ils incarnent. Définitivement, Au revoir là-haut est avec Le redoutable de Michel Hazanavicus un des films français les plus réjouissants de cette année 2017. Alors comme disait Louis-Ferdinand Céline, courez voir Au revoir là-haut car « il faut se dépêcher de s’en gaver de rêves pour traverser la vie qui vous attend dehors, sorti du cinéma, durer quelques jours de plus à travers cette atrocité des choses et des hommes ».

1. Albert Dupontel allant jusqu’à emprunter le costume de Buster Keaton dans Les Fiancées en folie (1925) lors de sa première visite chez la famille Péricourt.

Durée : 1h57

Date de sortie FR : 25-10-2017
Date de sortie BE : 25-10-2017
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 29 Septembre 2017

AUTEUR
Manuel Haas
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