Critique de film
A Beautiful day

Et Lynne Ramsay signa un grand film

Son précédent We need to talk about Kevin (2011) en avait refroidi plus d’un. Faute à une sophistication visuelle jugée tape-à-l’œil ou à la prétendue bêtise du propos. Les futurs détracteurs de A Beautiful Day seront réduits à peau de chagrin, tant le geste de la cinéaste écossaise est net, sûr, accompli, mature. Un film qui fait corps, un film-corps, qui met tous les sens du fabuleux médium cinéma au service d’une cohérence narrative et artistique totale. Une réussite que même les distributeurs français ne sauraient entacher avec un titre pas beaucoup moins bon que l’original You were never really here (passé bien sûr l’ânerie habituelle de « traduire » un titre anglais… en anglais).

My name is Joe

Joe habite chez sa maman. Pour vivre, il remplit des missions, du genre pas très nettes. Mercenaire taiseux, Joe accomplit les basses besognes de ceux qui ne se salissent pas les mains. Ce sénateur, par exemple, qui lui demande de libérer sa fille Nina, 13 ans, des membres du réseau pédophile qui la détiennent. En leur faisant mal si possible.

As-tu vraiment été là ?

Joe c’est Joaquin Phoenix. Tout entier : démarche, regard, pilosité, corps, âme. C’est la matière première de Lynne Ramsay, et la réalisatrice l’ausculte. Si l’enveloppe corporelle de Joe, couverte de cicatrices, le raconte, son âme est aussi constellée de meurtrissures. On les entrevoit, sous forme de flashes plus que de flashbacks, brefs déchirements de la structure narrative.

Lynne Ramsay travaille la présence de Joe, tantôt dissimule, tantôt dévoile. Tel le Ghost Dog de Jim Jarmusch (1999), le corps de Joaquin Phoenix est insaisissable. Il emprunte couloirs, escaliers, passe les chambranles de portes, en bref, les lieux de passage. L’acteur disparaît au gré des effets de caches ou de volets du cadre, le montage de Joe Bini tente de l’attraper qu’il n’est déjà plus là. Les plans commencent quand Joe est presque déjà hors cadre, les caméras de surveillance ne capturent que la trajectoire brutale d’une silhouette, et si des corps inertes témoignent de son passage, Joe est déjà ailleurs. Mais, à l’inverse du héros jarmuschien, ici le corps est lourd, la démarche pesante. En 1927, Friedrich W. Murnau lestait les bottes de George O’Brien pour le rendre plus menaçant dans la barque de L’Aurore. 90 ans plus tard, Lynne Ramsay, en plus d’un acteur fabuleux, accomplit des merveilles sonores, martelant la détermination sourde de son personnage au sortir d’une scène aquatique métaphorique de l’ensemble du film.

Une belle journée ?

Dès le premier plan, Joe s’étouffe, suffoque ; plus tard, il se noiera. Se couper du monde, s’auto-hypnotiser, à tout prix bannir cet extérieur qui agresse, où des nantis concupiscents détruisent des innocent(e)s, où des gamins s’entretuent pour une barre de chocolat. Pessimisme complaisant ? Non, là où le film de Lynne Ramsay est contemporain et strictement brillant, c’est qu’il ne s’abandonne pas à cette noirceur, mais tente en permanence d’en rappeler la beauté, d’y faire entrer la lumière. Ce qui se passera stricto sensu dans un des cadres d’une scène finale renversante de simplicité. La beauté c’est un standard pop-sixties lointain qui rassemble deux bras armés, c’est une rediffusion dans un hôtel de passe des Évadés (Frank Darabont, 1994), classique sur une lueur d’espoir au milieu d’un océan de noirceur. La beauté ce sont les œuvres d’art qui dominent de leur superbe le théâtre d’une tuerie. C’est surtout la tendresse infinie d’une relation mère-fils que Lynne Ramsay croque en quelques minutes bouleversantes, à l’abri du cocon familial. La lumière c’est enfin Nina, la jeune fille blonde que Joe s’évertuera à sauver, à moins que ce ne soit l’inverse.

Less is more

Si We need to talk about Kevin accumulait, A Beautiful Day travaille par soustraction. Depuis sa présentation au Festival de Cannes, Lynne Ramsay serait repassée en salle de montage, ôtant encore des indices sur le passé de Joe. C’est peut-être la plus grande force du film, sa manière de cultiver la décence du mystère, d’inviter constamment le spectateur à combler les manques. Le passionnant traitement de la violence répond aussi à cette logique soustractive. Le seul plan frontal concerne le mal que Joe s’inflige à lui-même. Le reste sera habilement logé hors champ, dissimulé ou ellipsé. Laissant toujours une série de stigmates : une trace de sang sur un interrupteur, une tache rouge sous un oreiller.

KO

Absorbant, opaque, souvent brutal, parfois d’une grande douceur et finalement bouleversant, A Beautiful Day est une pure expérience de cinéma qui appelle plusieurs visions. À ce jour, il s’agit du chef-d’œuvre d’une cinéaste exigeante et inspirée, qui laisse présager du meilleur pour la poursuite de sa carrière. Après les films d’Andrea Arnold et de Kathryn Bigelow, A Beautiful Day confirme que les femmes dominent l’année cinématographique 2017 avec une classe insolente.

Durée : 1h30

Date de sortie FR : 08-11-2017
Date de sortie BE : 15-11-2017
PAR LE MÊME RÉALISATEUR
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Critique mise en ligne le 08 Novembre 2017

AUTEUR
Olivier Grinnaert
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Je fus initié au cinéma dans les années 80 par le gérant d'un vidéo-club pr...
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